être dehors…

On ne décide pas un matin de ne plus sortir de chez soi… là encore, les choses s’installent peu à peu… insidieusement… sans bruit… sans éclat… mais pour comprendre ce que représente pour moi le fait de ne plus pouvoir sortir, il faut d’abord comprendre ce que représentait le fait de sortir, d’être « dehors »… J’ai toujours aimé marcher… adolescente, déjà, je préférais aller au collège ou au lycée à pied : j’ai toujours été scolarisée dans la ville voisine de celle où nous habitions, ce qui représentait quand même quelques kilomètres, mais c’était un plaisir, et je trouvais ça bien plus agréable que me retrouver écrasée entre les autres passagers d’un bus bondé… Adulte, je pouvais sortir marcher à toute heure du jour – ou de la nuit !… Lorsque j’avais du mal à dormir (j’ai – même enfant, déjà – toujours été une insomniaque chronique…), ou lorsque j’avais besoin de réfléchir à quelque chose… quand je butais sur une idée, quand je cherchais une solution à un problème… ou pour me détendre, faire descendre la pression, à la fin d’une journée difficile… ou juste pour le plaisir de la balade… surtout la nuit… Le jour, la ville est autre… même dans ses recoins les moins connus, dans ses plus petites ruelles, il y avait toujours, à un moment ou un autre, quelqu’un pour croiser mon chemin… mais ça ne me gênait pas… c’était un autre temps, presque un autre lieu… une autre ville… Mais la nuit… la nuit, la ville m’appartenait… rien ni personne ne venait parasiter, troubler ce tête à tête entre elle et moi… juste, parfois, un chat furtif (gris, bien sûr : la nuit, c’est bien connu, tous les chats le sont !) – mais, après tout, lequel troublait la promenade de l’autre ?… La chanson de Goldman, « Je marche seul », aurait pu être écrite par ou pour moi : c’était mon oxygène, ma bulle d’air… Pendant… un peu plus de vingt-cinq ans, j’ai arpenté les rues, ici ou ailleurs… avec, je l’avoue, une préférence pour « ma » ville, celle où je suis née, où j’ai grandi… Celle que je connais dans ses moindres recoins, ses lieux les plus discrets, cachés, même… Celle dont je connais l’histoire, les légendes, les secrets… Celle dont je pourrais suivre les rues les yeux fermés, parce que j’ai couru ses rues comme le sang court dans mes veines… Celle, surtout, où je suis toujours revenue… La vie, personnelle ou professionnelle, m’a parfois conduite ailleurs, plus loin… j’ai connu d’autres villes, d’autres lieux… mais… c’est ici que je suis « chez moi »… Bien couverte, si nécessaire, musique dans les oreilles et mains dans les poches,  j’arpentais donc la ville à toute heure du jour ou de la nuit… Je sais que je ne suis pas la première à le dire, mais… « putain, c’que c’est beau, une ville, la nuit » !… Même jusqu’il y a encore… six ou sept ans, environ, c’était un de ces plaisirs, une de ces « petites magies », que j’avais réussi à préserver… Un de mes meilleurs amis riait souvent de ce que j’appelais mes « petites balades », disant que j’étais impossible à suivre… Un soir où nous nous étions tous retrouvés chez moi, j’avais finalement installé, vers trois ou quatre heures du matin, ce que j’appelais le « dortoir » : une profusion de coussins, de couvertures et autres plaids que j’installais pour ceux de mes invités que, pour une raison ou une autre – fatigue, heure vraiment trop tardive, ou un peu trop d’alcool… – je n’aimais pas voir partir et gardais pour finir la nuit… C’était devenu une tradition, dans notre petit groupe, comme celle des énormes petits-déjeuners que nous partagions quelques heures plus tard… Incapable de m’endormir, j’avais décidé de partir en « balade », et, étant encore réveillé – et peut-être aussi, je crois, un peu inquiet de me savoir seule dans les rues en pleine nuit – Claude avait demandé s’il pouvait m’accompagner… avant de jurer, une heure plus tard, que plus jamais, jamais, jamais il ne recommencerait !… Il est vrai que je pouvais passer d’un pas très rapide, à la limite de la course, à une quasi immobilité, perdue dans mes pensées, mes « élucubrations » – nom affectueusement donné à ces « absences » par une amie et qui est resté ensuite… – ou « accrochée » par une image, un détail, une idée… par les effets de la lumière, qui, surtout la nuit, sculpte parfois les choses de façon inattendue… ou par… n’importe quoi d’autre… un « instant » particulier, quelque chose qui retenait mon attention… souvent, je sortais un de mes « petits carnets » et me mettais à noter, écrire, dessiner, gribouiller… oubliant tout autour de moi, y compris mon « accompagnateur », cette nuit là, qui jura – mais un peu tard – qu’on ne l’y prendrait plus !… Il n’était pas le seul avoir vécu une telle mésaventure et l’anecdote est restée longtemps matière à plaisanterie entre nous… Oui : mes « petites balades » m’étaient nécessaires. Indispensables… Elles sont celles de mes « petites magies » que je regrette le plus aujourd’hui… Sans elles, j’étouffe, je m’étiole… c’est un manque des plus cruels… Je les ai préservées aussi longtemps que possible… Même après l’accident… c’était moins facile, bien sûr : je boitais, je « traînais la patte »,  mais je marchais… « tant bien que mal », là aussi, mais je marchais… je respirais… Marcher m’était indispensable, vital, même… Et tant pis pour la douleur, tant pis pour la fatigue !… Je marchais, je respirais… je vivais… je revivais… J’étais « dehors »… « Dehors » a toujours été un mot « magique », pour moi… Enfant, je n’avais pas le droit de sortir jouer « dehors ». Mon frère le pouvait mais pas moi : une fille n’avait pas à « traîner dans la rue », c’était « dangereux », il pouvait lui arriver « des choses »… Quelles choses ?… En la matière, les explications n’allaient pas au-delà : c’était comme ça, un point c’est tout. Je comprendrais plus tard. Adolescente, mon peu de liberté supplémentaire était solidement encadré, les trajets minutés, et le moindre retard « inexplicable » sévèrement  sanctionné. J’ai même appris, bien plus tard, qu’à de nombreuses reprises, j’avais même été « suivie », épiée, pour qu’« on » s’assure que je ne « traînais » pas, que je me comportais « comme il faut »… Le bonheur éprouvé, plus tard, à flâner dans les rues tenait sans doute, au moins en partie, à ce sentiment de liberté qui m’avait tant manqué alors… C’était marcher pour le plaisir, pas juste pour aller d’un point à un autre… C’était avoir le temps, prendre le temps… Le temps de s’arrêter, de regarder, d’observer… les lieux, les choses, les gens… Le temps de ramasser une plume abandonnée par un pigeon, un caillou à la drôle de forme… Même si je suis incapable de me poster devant un bâtiment et de le dessiner (ce que je regrette beaucoup, d’ailleurs : j’aurais vraiment aimé avoir ce talent…), tout peut m’être une source d’inspiration : une association de couleurs, un motif, un objet… j’avais toujours avec moi un de mes « petits carnets », dans lequel écrire, noter, gribouiller… et lorsque, plus tard, je « patouillais », mélangeant, collant, mêlant, assemblant les couleurs, les objets, les matières… et même les mots, mes « petits carnets » m’étaient (et me restent encore, d’ailleurs) indispensables… J’adorais mes balades, aller ici ou là, au gré de l’envie du moment, m’arrêter, repartir… Dans le silence de la nuit, ou les fracas du jour, s’arrêter et écouter le bruit de la ville, le battement de son cœur, la vie qui court dans ses rues… Je pouvais rester un temps infini, assise sur un banc, sur un muret, ou encore à la terrasse d’un café, l’été… juste à regarder autour de moi : les changements de la lumière, le mouvement du vent dans les arbres, les gens, les pigeons, un chat couché au soleil, des gosses qui jouent… Voilà un plaisir des plus simples, de ceux qui ne coûtent rien, à disposition à tout moment… Et je ne m’en privais pas !… Mais c’est fini… Aujourd’hui, je vis cloîtrée, enfermée… Je ne peux plus faire que quelques pas dans mon appartement… et encore : avec tant de difficulté !… Rien que cela me fatigue, m’épuise, même… et, surtout, réveille, augmente la douleur… Oui : encore un de mes bonheurs qui m’est refusé… Et c’est, sans aucun doute, celui qui me manque le plus aujourd’hui…

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