la mémoire dans la peau…

Une fois sortie du coma et transférée dans un service d’orthopédie, mon avenir restait bien incertain… pour les médecins, il fallait déjà que je passe par la case “rééducation”, et pour le reste… on verrait plus tard. Bon. Peu à peu, j’ai repris de l’autonomie, j’ai pu (à peu près…) retrouver les gestes du quotidien, et j’ai même fini par (tant bien que mal) me remettre debout sur mes pattes de derrière. Je ne sais pas ce qu’a ressenti le premier bipède humanoïde à station verticale, celui qui s’est rendu compte que rien ne l’obligeait à rester à quatre pattes et que ses mains pouvaient servir à plein de choses, une fois qu’il ne les utilisait plus comme des pieds… mais en ce qui me concerne, j’ai remarqué un truc : ça change tout !… La façon dont on voit le monde, mais, surtout, surtout, la façon dont le monde vous voit !… Quand on n’est plus “debout”, c’est fou ce que les gens changent !… La première fois qu’on apprend à marcher, tout le monde trouve ça mignon tout plein… on ne s’en souvient généralement pas, évidemment (vu que ça arrive, en moyenne, quelque part entre neuf et quinze mois, c’est assez normal), mais on échappe rarement aux quelques anecdotes sur le sujet que la plupart des parents racontent avec enthousiasme (et aux plus mauvais moments : devant vos copains, à l’adolescence, ou, plus tard, lors de leur première rencontre avec un(e) fiancé(e) potentiel(le), entre autres…), quinze ou vingt-cinq ans plus tard, ils en sont encore tellement émus et fiers que l’on pourrait croire que vous avez fait vos premiers pas sur la Lune, ou quelque chose d’aussi exceptionnel !… Mais quand il faut apprendre à (re)marcher à vingt-huit ans, c’est tout à fait différent… “avant”, je n’aurais jamais cru que le simple fait de mettre un pied devant l’autre pouvait être à la fois une des perspectives les plus effrayantes qui soient et un désir qui prime sur tous les autres, ni que le fait d’y parvenir (ou pas) pouvait provoquer un tel sentiment… ou plutôt, une telle avalanche de sentiments : peur (je vais y arriver ?!? je vais jamais y arriver !!! ja-mais !!!), angoisse (et si je n’y arrivais plus jamais ?!? jamais, jamais, jamais ?!?), terreur, même (aller jusque “là” ?!?… mais il est dingue, ce kiné !!! ça fait bien… hou là, deux pas, au moins, peut-être même trois !!! il est dingue !!!), inquiétude (si je tombe, il va me rattraper, qu’il dit… il va me rattraper, il va me rattraper… c’est vite dit !!! et s’il me rattrapait pas, hein ?!?), fierté (j’y suis arrivééée!!! j’y suis arrivééée !!!), soulagement (oufff !!! je vais pas passer le reste de ma vie dans ce (censuré) de fauteuil !!!), re-angoisse (je vais savoir le refaire ?!? et si demain j’y arrivais plus ??? ou que je fasse plus que deux pas à la fois ?!? que je puisse plus jamais faire le troisième ?!? et si je tombais ??? et que je me recasse une patte ??? et que…??? et si…???)… et quelques autres, le tout en vrac et dans le plus grand désordre… Une autre caractéristique de ces moments, c’est la distorsion du temps : tout est interminable : non, vous devez attendre quatre-vingt-dix jours avant de pouvoir prendre appui sur cette jambe… non, on ne peut pas réopérer avant trois (ou six, ou douze, ou…) mois… non, vous ne pouvez pas encore… non… non, non, non… chaque mois, chaque jour, chaque heure, même, semble souvent durer des siècles… chaque (petite, si petite…) victoire, chaque progrès, n’arrive qu’au bout d’heures et d’heures d’exercices, de douleur, d’efforts, d’acharnement… deux semaines pour porter une fourchette à la bouche… trois autres pour manger (“proprement” : bloquez vous donc le coude, plié à 90° et essayez : vous allez rire !…) avec une cuillère… cinq semaines, cinq si longues semaines rien que pour lever le bras à hauteur d’épaule… trois de plus pour mettre la main derrière la tête… et quatre, encore, rien que pour vous peigner les cheveux… Pour vous simplifier la vie (et aussi, “un peu”, de rage, face à cette impuissance, à cette dépendance !…), vous les avez fait quasiment raser !… Finie, la cascade de boucles dans le dos : il ne vous en reste pas trois centimètres sur le crâne !… D’autres choses, elles, sont très (trop ?) rapides, ou peuvent le sembler, elles sont “un peu” effrayantes, aussi : quitter un établissement, une équipe de soignants, un lieu devenu familier pour partir vers l’inconnu… Des soins intensifs à un autre service, du service d’orthopédie au centre de rééducation, de celui-ci à la convalescence… à peine est-on (r)assuré, a-t-on pris ses marques, qu’il faut repartir, ailleurs, dans un endroit dont on ne sait rien, pleins de gens inconnus… Quand on est fragilisé par tant de “pertes”, déjà… quand on a perdu tous ses repères, tout ce qui était sa vie… “perdu” des gens, même : on constate vite que l’adage qui veut qu’on reconnaisse ses vrais amis dans les périodes difficiles est une réalité… Alors, quand tout semble si précaire, si fragile, on a besoin, plus que tout, de “stabilité”, aussi temporaire soit-elle, et si durement conquise… mais au bout de quelques semaines, quelques mois, au plus, il faut déjà tout reprendre de zéro, ailleurs… et, surtout, on le sait plus ou moins au dernier moment, on n’a pas le temps de s’y “préparer”… On vous annonce ça comme une excellente nouvelle, c’est un “progrès”, après tout !… mais c’est si… effrayant, perturbant, en même temps… Je sais que cela peut sembler… curieux, bizarre… venant d’une personne adulte, “normalement” (surtout quand on a toujours eu le goût d’une certaine indépendance – voire d’une indépendance certaine), s’adapter à un nouvel environnement n’a – ou ne devrait avoir – rien de si difficile… mais je me souviens, moi qui ne pleure quasiment jamais, avoir fondu en larmes pour mon premier jour en centre de rééducation : mon “transfert” avait été retardé, les ambulanciers prévus étant surchargés, et je suis arrivée un peu avant 13h, avec deux bonnes heures de retard, on m’a alors “déposée” dans une chambre, casée dans un fauteuil… et plantée là !… La chambre, prévue pour deux, ayant perdu ses deux “locataires” le matin même, j’y étais seule, et tout le monde étant occupé par le repas, d’abord, puis par le changement d’équipe des infirmiers qui s’occupaient des étages, je suis restée là, toute seule, pendant plus de deux heures !… Venir de l’hôpital, avec une activité incessante, de 6 à… environ 20 ou 21h… où j’étais couchée la plupart du temps (je n’avais pas le droit de me lever, ne devant pas prendre appui sur ma jambe la plus “abîmée” durant les quatre-vingt-dix jours suivant la dernière opération, et on ne me “mettait” (littéralement : portée par deux brancardiers) dans un fauteuil que peu de temps : cinq minutes par jour au départ, pour finir par vingt à trente minutes maximum vers la fin…), pour me retrouver assise là, seule, sans savoir trop ce que je faisais là, sans pouvoir bouger de ce fauteuil… j’ai craqué. Nerveusement, émotionnellement, le contraste était trop important, trop brutal, aussi, et l’incertitude, l’angoisse, générées par ce changement s’y ajoutant (je n’avais aucune idée de ce que serait ma « vie » en ce lieu, ni combien de temps j’y resterais…), en plus de la douleur (déjà « permanente », même couchée, plus celle de rester assise là, à peu près deux heures et demie, ce qui ne m’était jamais arrivé depuis l’accident, quatre mois plus tôt !), j’ai dû pleurer un bon quart d’heure sans arriver à « gérer » ce trop-plein, ce tourbillon d’émotions, de peurs, de stress, de… je ne sais trop quoi, d’ailleurs, mais ce quart d’heure appartient sans nul doute à la liste des pires moments de ma vie… vite terminé, puisqu’une fois les transmissions faites, j’ai eu la chance, une fois de plus, d’être prise en charge par une équipe formidable, mais cette « parenthèse » n’en avait pas moins été difficile à vivre… Et déstabilisante. Il faut comprendre que, dans une telle situation, en plus de l’atteinte purement « physique », des problèmes qui touchent uniquement à notre santé, il faut faire face à un choc psychologique d’une rare violence : un jour, on est indépendant, autonome, on s’est créé une vie qui nous convient, peut-être même celle dont on rêvait… On mène sa vie sans avoir besoin de qui que ce soit… et soudain, on n’est plus qu’une pauvre chose, amaigrie (je ne pesais même plus quarante kilos quand je suis sortie du coma), amoindrie, diminuée, que l’on « balade » d’un endroit à un autre, du lit au fauteuil, de la douche au lit, d’une chambre à une autre chambre… On dépend des autres pour tout, pour les choses les plus vitales, essentielles : seul, on ne pourrait ni se nourrir, ni se laver, ou se vêtir… ni même faire ses besoins… on n’a plus aucune intimité, on perd toute pudeur… D’ailleurs, ce corps, qui est là, ce corps douloureux, souffrant, couturé, sanguinolent, ce corps mutilé, décharné, marqué de plaies et d’ecchymoses… on ne le reconnaît plus… on se demande même, parfois, si c’est bien le même corps, le sien, celui qu’on connaissait si bien, avec lequel on a vécu tant d’années… le corps dont on a pris tant de soin, qu’on a entretenu, exercé, travaillé… ce corps que quelqu’un a aimé, qui a porté des enfants… Ce corps ne nous appartient plus vraiment, on ne le maîtrise plus, on le déteste, même, parfois… souvent… Il est devenu « autre »… C’est comme une espèce de monstrueuse réincarnation, comme si un savant fou avait précipité notre esprit, notre âme, notre essence, quel que soit le nom qu’on lui donne, dans une enveloppe, un corps qui n’en aurait que le nom, fabriqué dans sa chambre d’expériences ou au fond d’une cave, comme une horrible poupée de chiffons… C’est aussi comme ça que l’on « meurt » : notre corps, notre ancien corps, ce corps « d’avant », n’est plus et ne sera plus, jamais plus… Et notre âme n’a trouvé de refuge que dans ce… cet « emballage », cette « enveloppe »… cette chose immonde qui nous dégoûte, qui n’est pas, qui ne peut pas être, « notre » corps. Impossible. Impensable. Puisqu’on n’a pas le choix, on s’en accommodera, on « fera avec », on fera « comme si »… En évitant les miroirs. En fermant les yeux. Même quand on (re)commencera à se laver, à s’habiller soi-même… On finira peut-être même par s’y habituer… Comme ces réfugiés qui, après avoir tout perdu, s’accommodent des vêtements qu’on leur donne… Ils ne sont pas à la bonne taille… Un peu étroits. Ou trop larges. Le pantalon, ou la jupe, est de la bonne taille, mais trop long. Ou trop court. Parce que l’ourlet a été cousu pour un autre. Ils portent des signes d’usure, mais l’usure d’un autre… Pas de cette usure familière, qui nous est propre, qui s’est installée peu à peu… Qu’on a vu s’installer, jour après jour, et qui est le rappel de nos attitudes, de nos habitudes, comme ces robes de verre, qu’une artiste dont j’ai oublié le nom drape, modèle et moule, et qui « vides » n’en sont pas moins « habitées », qui gardent l’empreinte, les formes du corps qui les a portées… Tout le monde a, dans un tiroir, sur une étagère, un de ces vêtements auxquels on tient tant, comme le tee-shirt délavé, ou le pull devenu trop grand, distendu par trop de lavages, mais que l’on garde quand même, comme le souvenir, le symbole de ce qu’on a vécu, de ce qu’on a été… Parfois, ils ont appartenu à un autre, mais un autre connu, aimé… On ne les porte qu’à la maison – il arrive même qu’on ne les porte plus jamais – mais on est incapable de les jeter… On s’y enfouit quand on est malade. Ou quand on a le cafard. Ce sont des vêtements-doudous… Ils sont confortables, et réconfortants… Quels que soient leur matière, leur taille, leur forme, ils nous tiennent chaud. Chaud au cœur. Chaud à l’âme. On aime même leurs défauts… la tache faite le jour où…  l’échelle dont la première maille a filé quand… Notre corps est comme ces vêtements, d’ailleurs ne dit-on pas de ceux-ci qu’ils sont « comme une seconde peau » ?… Ces mots ne sont pas anodins, leur sens est clair… ils sont si confortables, ils épousent tant nos formes, qu’ils se sont modelés sur nous, jusqu’à avoir l’impression de ne rien porter alors qu’ils caressent notre peau, réchauffent notre corps. Et notre cœur… Quand on ne possède plus rien, rien du tout, ce sont ces vêtements-là qui nous manquent « vraiment » : pas les derniers achats, quasiment neufs et à la dernière mode, ni le manteau, le tailleur ou le blouson, si cher mais dont on avait tellement envie… Ceux-là sont « sans histoire », ils pourront être remplacés… mais pas le châle tricoté il y a des années par une grand-mère aimante… mais pas le pull abandonné par un amour enfui… pas ces « madeleines » textiles… Quand on n’a plus rien, on s’accommodera de vêtements donnés, il le faudra bien… Qu’ils nous plaisent ou non, qu’ils soient à notre taille ou pas… Même si on les trouve moches, ou inadaptés, ou s’ils sont de la couleur qu’on déteste… On ne peut pas aller nu… Nos corps, nos peaux, sont comme ces vêtements aimés : peut-être pas « beaux », du moins selon les canons en vigueur… peut-être trop grands ou trop petits, trop gros ou trop maigres… Parfois abîmés, portant les stigmates du passé… Mais ils sont les nôtres. Et ils sont irremplaçables. Alors quand on se réveille un jour dans un corps qu’on ne reconnaît pas, qu’on ne reconnaît plus ; quand, à chaque fois qu’on voit ses membres, son ventre ou sa poitrine, ils nous semblent étrangers ; quand on ressent cette impression folle de n’être plus dans son propre corps… On se sent totalement dépossédé, plus nu qu’on ne l’a jamais été… On ne peut même pas se réconforter en se disant qu’un jour, plus tard, on achètera à nouveau des fringues qui nous plaisent : on sait très bien qu’il va falloir vivre dans ce corps, que, jusqu’à notre dernier jour, on n’aura pas d’autre choix… et même si on relativise – on essaie, du moins –  en faisant tout ce qu’il faut pour se convaincre qu’on finira bien par s’y « faire », comme on « fait » un vêtement ou une paire de chaussures, comme les danseuses « font », « cassent » leurs chaussons, que, peu à peu, on « habitera » à nouveau son corps, le chemin pour y parvenir n’a rien de facile…

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