vivre en manque…

Le deuil de soi-même n’est pas le seul que l’on doit faire : il faut aussi renoncer à bien d’autres choses… Des choses devenues impossibles… ou interdites… Certaines peuvent sembler n’avoir que peu d’importance, mais le « manque » éprouvé est bien réel… On essaie de ne pas trop y penser, de se convaincre qu’on peut très bien vivre comme ça… de « faire avec » – ou, plutôt, ici, de « faire sans »… de « faire comme si »… mais quand il faut vivre avec ces « vides », ces « manques »… quand il faut reconsidérer toutes ses activités, tout ce que l’on faisait, tout ce que l’on aimait faire… quand il faut accepter les limites, quand on les subit, jour après jour, pendant un an, puis dix ans, vingt ans… et que l’on sait qu’il faudra s’en accommoder jusqu’à la fin de sa vie… ce n’est plus si simple, ni anodin…

Il y a une quinzaine d’années, je suis tombée amoureuse. Un coup de foudre. Un vrai. Un de ceux où, au premier regard échangé, vous savez que vous êtes faits l’un pour l’autre. C’est une telle évidence que vous vous demandez comment vous avez pu vivre sans « ça », vivre sans « lui », jusqu’à cet instant… Il était… superbe, magnifique… aussi loin que remontaient mes souvenirs, rien ne m’avait jamais semblé aussi parfait… Il avait une bonne tête de plus que moi, mais quand il la posait, cette tête, sur mon épaule, je serais partie avec lui jusqu’au bout du Monde. Il avait un corps parfait, des jambes superbement musclées, et, surtout, d’immenses yeux bruns au regard profond, frangés de cils si longs qu’on les aurait crus maquillés… Un coup de foudre, vous dis-je !… Il avait quatre ans, il s’appelait E.T. et c’était le plus bel étalon anglo-arabe que j’aie jamais vu… Il occupait le box voisin de celui où se trouvait le cheval de ma fille, et, des mois durant, je n’ai pas pu le voir sans en avoir le cœur déchiré. Cela peut sembler sans grande importance. « Pas grave » !… Mais… « Mais ». Un maître d’équitation, avec lequel j’ai travaillé à une époque, avait coutume de dire que, comme les amoureux parlent de leur « moitié d’orange », pour chaque cavalier, il existe quelque part le « cheval parfait », et que, lorsque les deux se sont trouvés, ils deviennent centaure, ils sont unis, fondus, ne font plus qu’un seul et même être, et que c’est de cette fusion magique que naissent les grands champions… Il disait, surtout, que, lorsqu’ils se rencontrent, les deux ressentent immédiatement le lien qui les unit. Je le savais – « nous » le savions : je venais de trouver mon « cheval parfait ». Mais il était trop tard. Et même si j’étais très sincèrement heureuse que ma fille ait hérité mon amour des chevaux, qu’elle voue une véritable passion à l’équitation, si j’étais heureuse, aussi, pour elle, des succès qu’elle y rencontrait, et si j’arrivais, en général, tant bien que mal – et même si c’était souvent plus mal que bien – à « faire avec », à « faire comme si », faire comme si, là encore, il n’était pas si difficile que ça d’accepter la situation… d’accepter les limites, d’accepter ce manque… Même si, je crois, je « sauvais les apparences », une fois encore… il n’était pas facile de savoir que, jamais plus, je ne pourrais remonter sur un cheval… que, sans parler d’aller sauter des obstacles, de participer à un concours, je ne ferais même jamais plus la moindre balade… que je ne vivrais jamais plus « ça » : simplement se mettre en selle pour, tranquillement, au pas, suivre quelques chemins de campagne, dans la chaleur d’un jour d’été… Oui, et même si ce sentiment n’est pas joli-joli et que j’en ai, parfois (souvent ?…), eu un peu honte, il me faut avouer que je crevais d’envie !… Voir, croiser, en club comme en concours, tous ces cavaliers, des tout petits sur leurs poneys aux adultes, qui ne se rendaient sans doute pas compte de la chance qu’ils avaient d’être là, et se dire qu’on donnerait tout pour, même une fois, juste une fois, une seule fois, une dernière fois, être à leur place… « Sniffer » une « bonne » (oui, oui : crottin compris !) odeur d’écurie, ou l’odeur du cuir mêlée au parfum acide de la sueur des selleries… et ressentir un véritable « manque » quand on reste trop longtemps sans les respirer… Ressentir le manque de toutes ces odeurs, de ces gestes, ces sensations… Sentir, sous la paume, le frisson qui court sous la peau d’un cheval, passer ses doigts dans une crinière, poser son front sur un chanfrein soyeux… Piquer un galop, comme ça, « pour rien », juste parce que le chemin est dégagé et que ça donne un sentiment de liberté extraordinaire… puis souffler ensemble, récupérer, au pas, après l’effort… Mais voilà… ce qui figurait, depuis si longtemps, en bonne place dans les petits plaisirs de ma vie, les bonheurs simples, « accessibles », ces instants qui, même aux jours les plus sombres, me réconciliaient avec la vie, était devenu un interdit. Même au pas, même en balade, on n’est jamais à l’abri d’une chute, sur un cheval, et, dans mon cas, la moindre chute ne pourrait avoir que des conséquences dramatiques… Interdit à jamais, de monter sur un cheval.

Et je sais que cela me manquera toujours. Cela me manque aujourd’hui, comme cela me manquait hier, et avant-hier, et le jour d’avant. Comme cela me manque depuis vingt-cinq ans, comme cela me manquera demain, et tous les autres jours. Tous mes autres jours. Jusqu’au dernier.

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