sans pitié

je suis, au sens premier du terme, totalement impitoyable…
je ne ressens aucune pitié, pour rien, ni pour personne… je n’en ai jamais ressenti dans le passé et j’espère qu’il en sera de même jusqu’à la fin de ma vie… je déteste la pitié, je la méprise… mieux : je la hais, je l’abhorre… si je pouvais éradiquer du monde jusqu’à la dernière once de pitié, je n’hésiterais pas une seule seconde à m’atteler à la tâche !… et si quelqu’un prétendait en éprouver envers moi, je le prendrais comme une insulte, et je raierais dans l’instant de mon entourage l’auteur de ce qui serait pour moi la plus grande offense qui puisse m’être faite : je n’ai rien de « pitoyable » !
par contre, je peux éprouver de la sympathie… je peux ressentir de la peine, ou de la compassion envers quiconque est confronté à une difficulté… je n’hésite jamais à prêter une oreille attentive à qui en a besoin, à aider qui je peux, au mieux de mes possibilités… mais la pitié… non… surtout pas !… il y a une distance, dans la pitié, une condescendance que je trouve insupportable… cela m’évoque la bonne bourgeoise tapotant de sa main – gantée (faut pas déconner, non plus, y’a des trucs qui peuvent être contagieux… la misère, par exemple… peut-être… qui sait…) – la main du clodo auquel elle vient de filer cinquante centimes en susurrant « nous sommes bien d’accord : il ne faut pas l’utiliser pour boire, n’est-ce pas, mon ami ? » qu’est-ce qu’elle veut qu’il en foute, de sa pièce ?… qu’il la mette de côté en attendant d’en avoir assez pour aller dîner chez Maxim’s ?… comme s’il n’avait pas besoin d’anesthésier – dans l’alcool ou la came – la peur, le froid, le dégoût, la violence quotidienne, le sentiment d’avoir tout perdu, tout raté… comme s’il avait besoin de sa pitié bien pensante, comme s’il ne savait pas ce qu’elle pense, à ce moment là : « Dieu merci, ça ne risque pas de nous arriver, à « nous » – à moi – bien mariée, à mon mari – bien payé, à mes gosses – bien élevés, à nos amis – bien triés… », et cela lui permet de discourir sur ces pôôôvres gens, tombés si bas… il n’y a pas seulement de la condescendance, dans la pitié, il y a même du mépris, mais peut-être le plus grand mépris n’est-il pas du côté qu’on pense… j’avais pris l’habitude, à une époque, de m’asseoir à côté d’un de nos « SDF » locaux – comme il faut dire pour être politiquement correct – enfin, personnellement, je trouve que l’intonation est plus importante que les mots : je préfère dire « clodo » avec une certaine sympathie – voire une certaine tendresse, que « SDF » à la façon de certains… bref, de temps à autre, je me posais à côté de Jean-Michel (combien de personnes connaissaient encore son prénom ?), sur un muret, ou sur les marches d’un perron, je lui offrais une clope, et bien souvent, nous nous contentions d’en griller une ensemble, sans même parler… mais je me souviens qu’un jour, il avait désigné du menton la coupe où un passant venait de déposer – de jeter, plutôt – une pièce en me disant « tu vois, petite, j’échangerais tout ce qu’il y a eu là dedans pendant toute la semaine contre ces quelques minutes-là : eux, comment veux-tu qu’ils me voient : ils ne me regardent même pas ! »…
je veux que les choses soient claires : ce que j’ai commencé à publier ici n’a pas pour but d’inspirer la pitié – Dieu m’en garde ! – ni même la sympathie, ou la compassion… je ne cherche rien de tout ça… il s’est juste produit quelques faits, qui, peu à peu, m’y ont amenée…
j’ai toujours à portée de main un stylo et, d’aussi loin que je me souvienne, un de mes « petits carnets », mélange de journal intime, d’ « art journal », de « programme » (je m’intéresse depuis longtemps à la PNL, à la programmation positive et autres disciplines du même ordre), où voisinent pensées, ébauches d’histoires, de nouvelles – voire de romans, croquis, citations, « plans » (pour réorganiser mes meubles, ou pour créer une page de scrap, une carte ou une toile), et, en résumé, tout ce qui me passe par la tête et que je souhaite reconsidérer un peu plus tard !… au départ, j’ai écrit toutes ces choses pour moi seule… ce que j’appelais mon « auto-thérapie » : même si j’ai suivi sept ans de psychothérapie, en trois « époques », réparties sur une bonne quinzaine d’années de ma vie, j’avais aussi besoin de cette « auto-analyse » plus intime, plus personnelle… je l’ai dit, déjà, mais le chemin nécessaire pour faire le deuil de soi-même, de sa vie précédente, dans tout ce que cela implique, est difficile… je crois sincèrement que seul le deuil d’un enfant doit être plus difficile que celui-là… il est long, aussi… pour être honnête, je ne suis même pas sûre d’être arrivée au bout de ce chemin… tout ce que je sais, c’est que j’ai encore des choses à vivre… bref, j’ai donc commencé à écrire pour moi… et puis, un jour, une de mes « codétenues » (nom que nous nous donnions entre nous, les « cas lourds » du centre de rééducation (à peine une dizaine sur les 120 résidents !), ceux pour qui les soins et le travail devaient être intensifs et quotidiens, ce qui nous interdisait de rentrer chez nous le week-end, comme les autres pensionnaires), m’a demandé ce que j’écrivais, et, je ne sais pas pourquoi, je lui ai juste tendu mon carnet, sans un mot… elle s’est plongée dedans et y a passé le week-end, ne s’en échappant que pour ses exercices… et, le dimanche soir, elle me l’a rendu, au bord des larmes, en me disant « c’est « ça »… c’est… c’est exactement ça… j’ai pas les mots pour écrire, moi, mais c’est ça que je ressens »… et trois ou quatre semaines plus tard, sa mère est venue me trouver, en me disant « Caroline m’a dit de venir vous voir, que vous, vous sauriez m’expliquer »… et elle n’a été que la première de beaucoup d’autres…
et puis, trois ans plus tard, une femme est venue frapper à ma porte, la bonne quarantaine, une blonde plutôt jolie, enfin… qui le serait sans doute sans ces yeux cernés qui lui donnaient un air de raton laveur… mais ce qui m’a le plus étonnée a été de l’entendre me dire « je crois qu’il n’y a que vous qui pouvez sauver ma fille »… on s’est assises devant un thé et j’ai attendu… je l’ai laissée dévider le fil de son histoire… une histoire qui était un peu différente de celles que j’avais entendues jusque là : son mari était mort trois ans plus tôt, tout juste la quarantaine, et il s’est effondré un jour sur son bureau : congestion cérébrale… personne ne pense à ça, pas à cet âge, pas chez un homme en pleine forme, qui n’avait jamais eu le moindre souci de santé, la plus petite alerte… trois semaines de coma avant de mourir sans avoir repris conscience… mais le problème n’était pas là, pas vraiment… le problème, c’était que, ce matin-là, leur fille de treize ans s’était disputée avec son père, qu’elle lui avait assené tous les mots qu’une gamine de cet âge peut trouver quand elle veut choquer, quand elle veut blesser… et qu’elle ne supportait pas que ces mots-là soient les derniers qu’elle ait dits à un père que, dans le fond, elle adorait… il m’a fallu l’apprivoiser, et, peu à peu, partager avec elle ce que j’avais vécu durant mes onze semaines de coma… je lui ai dit que je ne pouvais jurer de rien, en ce qui concernait les autres, mais que, moi, j’avais été consciente de tout : des présences, de ce qu’on disait, de ce que je pouvais voir, de ce que je pouvais ressentir, aussi… et que son père avait sans doute entendu et compris ses regrets, ses mots d’amour, sa colère, aussi, contre celui qui était en train de l’abandonner alors qu’elle avait encore tant besoin de lui, malgré tout ce qu’elle avait pu en dire… il a fallu du temps, mais elle a pu, peu à peu, reprendre le cours de sa vie…
alors, si je peux apporter quelques réponses, si je peux apporter cet apaisement à une seule autre personne, cela suffit pour me convaincre de partager encore cette « expérience »… ou, plutôt, plusieurs personnes m’ont convaincue que je devais le faire – moi qui « ai les mots »…
et, aussi, tout cela est la genèse de mon « monde », le « monde d’Is » est né là, dans la douleur, dans cet « accouchement » de moi-même, dans ma seconde naissance, la naissance de ce « moi d’après »… et si je ne partage pas cette partie de moi, cette vie qui est devenue la mienne, tout ce que je fais perd tout sens, toute raison…
alors, entrez, je vous en prie : vous êtes les bienvenus dans mon monde…
juste un détail : s’il vous reste un peu de pitié malgré tout, soyez gentils, gardez-la pour vous… parce que si c’est le cas, j’en suis sûre, vous en avez plus besoin que moi !

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moins qu’hier et plus que demain…

Et puis, dans la vie que, peu à peu, vous vous êtes (re)faite, au fur et à mesure que le temps passe, il y a des petites choses, anodines, « pas graves », des « détails »… auxquels vous refusez de prêter attention… Imaginez : par exemple, un matin, vous n’arrivez pas à attacher vos chaussures. Bien sûr, depuis l’accident, ce n’était pas facile : avec, du même côté, un bras qui ne peut plus totalement se tendre et une jambe qui, elle, ne peut plus vraiment se plier, l’exercice n’avait rien de simple… il y a quelques temps (six mois ? un an ?… déjà ?!?…), vous avez d’ailleurs renoncé aux lacets pour des brides et autres velcros (vous boitez, votre équilibre est parfois un peu instable, il faut donc que vos chaussures vous « tiennent » bien aux pieds), et il y a des jours où ça « tiraille » un peu, où l’épaule se fait sensible, le coude plus ou moins douloureux… mais… jusque là, vous y arriviez « quand même ». Mais ce matin-là, vous n’y arrivez pas. Vous réessayez. Rien à faire. Ça ne marche toujours pas. Bon. On va quand même pas en faire un drame, non plus… C’est sans doute passager… y’a pas de raison : vous y arriviez encore pas plus tard qu’hier… il pleut depuis deux jours… vous avez plus mal que d’habitude… ça doit être ça… ça ira mieux… demain… plus tard… quand le temps sera moins humide… Enfin… en attendant, il faut trouver une solution : vous n’allez pas sortir en chaussettes !… Il vous semble bien avoir quelque part une paire de ballerines… ou quelque chose du même genre. Des trucs sans lacets, quoi. Enfin… sans lacets, sans brides, sans rien… Et vous vous dites « bah, pas grave ! » en glissant vos pieds dans vos ballerines, retrouvées au fond du placard… Vraiment, après tout ce que vous avez déjà encaissé, vous n’allez quand même pas vous pourrir la vie pour une histoire de lacets, de brides et autres machins du même genre !… Et vous n’y repensez plus. Enfin… vous arrivez à vous convaincre de ne pas (trop) y penser. Cette fois encore, vous « faites comme si ». Comme si tout allait bien. Comme si c’était anodin. Sans conséquence. Vous fermez bien fort les yeux. Vous vous mettez la tête dans le sable. Et vous pensez à autre chose. Enfin… vous essayez… et puis, comme on s’habitue à tout, vous finissez par ne plus y penser. Vraiment. « Pas grave », quoi… Quelques semaines, ou quelques mois, plus tard, un autre matin, impossible d’enfiler une chaussette. Bon. V’là aut’ chose !… Vous réessayez. Puis vous réréessayez. Puis… Pas moyen !… Avec tout ça l’heure tourne. Et vous n’avez pas que ça à faire !… Alors, c’est pas compliqué : vous vous passerez de chaussettes. Juste pour cette fois. Vous n’y arrivez pas ?… « Pas grave »… et puis… c’est sans doute passager… y’a pas de raison : vous y arriviez encore pas plus tard qu’hier… c’est vrai que ces jours-ci il fait un peu froid… ça doit être ça… vous avez un peu plus mal que d’habitude… ça « reviendra », ça ira mieux… demain, sans doute… ou plus tard… quand la pluie sera moins humide… le vent moins froid… Ça ira mieux. Bientôt. Plus tard. Un jour. Et vous vous dites « bah, pas grave !… » en glissant vos pieds (nus) dans vos mocassins. Ceux que vous avez achetés il y a bien… deux… ou trois mois… Non, parce qu’elles sont bien mignonnes, vos ballerines blanches,  mais ça va en été… alors, un jour pluvieux de septembre, comme vous ne pouviez toujours pas fermer ces fichues brides, malgré de nombreux « essais », vous êtes partie à la recherche d’autres trucs sans attaches, mais pour l’hiver… Bon. Vous vous rendez bien compte que, pieds nus dans des mocassins en décembre, ce n’est sans doute pas l’idéal, surtout avec des poumons fragiles (si : c’est bien connu, votre mère vous le confirmera, on prend froid par les pieds ! Enfin… il paraît… et c’est peut-être pas faux…), mais ce ne sont pas vos trois ou quatre pneumonies et deux pleurésies en une douzaine d’hivers qui vont, si j’ose dire, vous refroidir… De toute façon, vous n’avez pas le choix : vous devez sortir, vous n’arrivez pas à mettre de chaussettes, donc vous sortirez sans chaussettes, un point c’est tout !… Et puis… « pas grave », non ?!… Un peu plus tard, vous renoncerez aux pulls, remplacés par divers gilets et cardigans… puis tee-shirts et polos céderont la place aux chemises – tellement plus pratiques, surtout avec cette épaule toujours un peu douloureuse… et…

Et c’est comme ça que, petit à petit, sans même vous en rendre « vraiment » compte, de nouvelles « limites » s’installent… que vous perdez la capacité de faire les choses, des choses pas si importantes, a priori, des « détails »… mais qui, cumulés, changent considérablement votre vie…

vivre en manque…

Le deuil de soi-même n’est pas le seul que l’on doit faire : il faut aussi renoncer à bien d’autres choses… Des choses devenues impossibles… ou interdites… Certaines peuvent sembler n’avoir que peu d’importance, mais le « manque » éprouvé est bien réel… On essaie de ne pas trop y penser, de se convaincre qu’on peut très bien vivre comme ça… de « faire avec » – ou, plutôt, ici, de « faire sans »… de « faire comme si »… mais quand il faut vivre avec ces « vides », ces « manques »… quand il faut reconsidérer toutes ses activités, tout ce que l’on faisait, tout ce que l’on aimait faire… quand il faut accepter les limites, quand on les subit, jour après jour, pendant un an, puis dix ans, vingt ans… et que l’on sait qu’il faudra s’en accommoder jusqu’à la fin de sa vie… ce n’est plus si simple, ni anodin…

Il y a une quinzaine d’années, je suis tombée amoureuse. Un coup de foudre. Un vrai. Un de ceux où, au premier regard échangé, vous savez que vous êtes faits l’un pour l’autre. C’est une telle évidence que vous vous demandez comment vous avez pu vivre sans « ça », vivre sans « lui », jusqu’à cet instant… Il était… superbe, magnifique… aussi loin que remontaient mes souvenirs, rien ne m’avait jamais semblé aussi parfait… Il avait une bonne tête de plus que moi, mais quand il la posait, cette tête, sur mon épaule, je serais partie avec lui jusqu’au bout du Monde. Il avait un corps parfait, des jambes superbement musclées, et, surtout, d’immenses yeux bruns au regard profond, frangés de cils si longs qu’on les aurait crus maquillés… Un coup de foudre, vous dis-je !… Il avait quatre ans, il s’appelait E.T. et c’était le plus bel étalon anglo-arabe que j’aie jamais vu… Il occupait le box voisin de celui où se trouvait le cheval de ma fille, et, des mois durant, je n’ai pas pu le voir sans en avoir le cœur déchiré. Cela peut sembler sans grande importance. « Pas grave » !… Mais… « Mais ». Un maître d’équitation, avec lequel j’ai travaillé à une époque, avait coutume de dire que, comme les amoureux parlent de leur « moitié d’orange », pour chaque cavalier, il existe quelque part le « cheval parfait », et que, lorsque les deux se sont trouvés, ils deviennent centaure, ils sont unis, fondus, ne font plus qu’un seul et même être, et que c’est de cette fusion magique que naissent les grands champions… Il disait, surtout, que, lorsqu’ils se rencontrent, les deux ressentent immédiatement le lien qui les unit. Je le savais – « nous » le savions : je venais de trouver mon « cheval parfait ». Mais il était trop tard. Et même si j’étais très sincèrement heureuse que ma fille ait hérité mon amour des chevaux, qu’elle voue une véritable passion à l’équitation, si j’étais heureuse, aussi, pour elle, des succès qu’elle y rencontrait, et si j’arrivais, en général, tant bien que mal – et même si c’était souvent plus mal que bien – à « faire avec », à « faire comme si », faire comme si, là encore, il n’était pas si difficile que ça d’accepter la situation… d’accepter les limites, d’accepter ce manque… Même si, je crois, je « sauvais les apparences », une fois encore… il n’était pas facile de savoir que, jamais plus, je ne pourrais remonter sur un cheval… que, sans parler d’aller sauter des obstacles, de participer à un concours, je ne ferais même jamais plus la moindre balade… que je ne vivrais jamais plus « ça » : simplement se mettre en selle pour, tranquillement, au pas, suivre quelques chemins de campagne, dans la chaleur d’un jour d’été… Oui, et même si ce sentiment n’est pas joli-joli et que j’en ai, parfois (souvent ?…), eu un peu honte, il me faut avouer que je crevais d’envie !… Voir, croiser, en club comme en concours, tous ces cavaliers, des tout petits sur leurs poneys aux adultes, qui ne se rendaient sans doute pas compte de la chance qu’ils avaient d’être là, et se dire qu’on donnerait tout pour, même une fois, juste une fois, une seule fois, une dernière fois, être à leur place… « Sniffer » une « bonne » (oui, oui : crottin compris !) odeur d’écurie, ou l’odeur du cuir mêlée au parfum acide de la sueur des selleries… et ressentir un véritable « manque » quand on reste trop longtemps sans les respirer… Ressentir le manque de toutes ces odeurs, de ces gestes, ces sensations… Sentir, sous la paume, le frisson qui court sous la peau d’un cheval, passer ses doigts dans une crinière, poser son front sur un chanfrein soyeux… Piquer un galop, comme ça, « pour rien », juste parce que le chemin est dégagé et que ça donne un sentiment de liberté extraordinaire… puis souffler ensemble, récupérer, au pas, après l’effort… Mais voilà… ce qui figurait, depuis si longtemps, en bonne place dans les petits plaisirs de ma vie, les bonheurs simples, « accessibles », ces instants qui, même aux jours les plus sombres, me réconciliaient avec la vie, était devenu un interdit. Même au pas, même en balade, on n’est jamais à l’abri d’une chute, sur un cheval, et, dans mon cas, la moindre chute ne pourrait avoir que des conséquences dramatiques… Interdit à jamais, de monter sur un cheval.

Et je sais que cela me manquera toujours. Cela me manque aujourd’hui, comme cela me manquait hier, et avant-hier, et le jour d’avant. Comme cela me manque depuis vingt-cinq ans, comme cela me manquera demain, et tous les autres jours. Tous mes autres jours. Jusqu’au dernier.

handicap ?…

Même au niveau du handicap, je suis un peu un « cas à part »… Beaucoup de gens ont quelques difficultés à le comprendre. Les apparences peuvent être trompeuses : bien sûr, je ne suis pas paralysée, ni amputée… mon principal « handicap », c’est la douleur. Une douleur constante, permanente. Qui ne me laisse aucun répit. Ça use, ça épuise… On apprend à vivre avec, à « faire avec »… Il le faut bien : ce n’est pas une option, mais une réalité à laquelle il faut faire face, avec laquelle il faut composer… Ce qui m’a souvent agacée, en revanche, ce sont les « interprétations » – voire les a priori – de certains : avoir entendu un jour, par exemple, alors que je préparais mes valises pour un nième séjour à l’hôpital, une xième opération, « C’est dingue : toi, tu vas là comme si tu partais en week-end ! Moi, à ta place… »… (groumpfff !…) ou « Je me demande comment tu fais… moi, je pourrais pas ! »… (re-groumpfff !…) Combien de fois y a-t-il eu des gens pour « admirer » mon « courage », pour dire qu’eux, ils « ne pourraient pas supporter » ceci ou cela, et autres… idioties de la même eau ?… Je n’ai jamais compté, mais je crois que si on m’avait refilé dix centimes à chaque fois, j’aurais de quoi vivre dans le luxe jusqu’à mon dernier jour !!!… Sans doute cela partait-il de bons sentiments, c’était certainement une sorte de « compliment », ou, au moins, une manière d’« encouragement »… Mais combien de fois, aussi, ai-je dû me mordre la langue pour ne pas dire ce que j’en pensais ?!… C’est à dire… hmmm… comment formuler ça ?!?…. Désolée, je ne vois pas d’autre façon de le dire, mais… ce sont les plus énormes conneries que j’aie jamais entendues !!!… Je n’ai pas plus de courage que n’importe qui, et si je « supporte » la situation, c’est que je ne vois pas trop comment faire autrement. Parce qu’une chose – et une seule – est sûre : quand vous avez TOUT essayé, quand vous avez tout tenté, quand vous avez tout « testé », testé toutes les substances (licites et même… enfin… bon…) censées vous soulager. Testé aussi toutes les « recettes de grand-mère », du bain chaud, avec huiles essentielles et poudre de perlimpinpin, au verre de lait avec ajout d’eau de fleur d’oranger, de miel, et de je ne sais plus quoi d’autre, en passant par les tisanes et autres cataplasmes à la composition secrète – mais de toute façon on préfère ne pas savoir ce que c’est ! Quand vous avez vu l’aréopage complet de tous les spécialistes existants, fait tous les examens, essayé toutes les « médecines » (dont certaines dont on se demande vraiment pourquoi on les dit « douces » !), testé toutes les disciplines et toutes les techniques, y compris l’acupuncture, l’acupressure, l’homéopathie, la phytothérapie, l’aromathérapie, la chiropraxie, l’hypnothérapie… et quelques autres que vous vous êtes empressée d’oublier depuis… sans oublier la « relaxation » sous toutes ses formes (si, si, on vous l’a assuré : si vous étiez plus « détendue », vous souffririez beaucoup moins, enfin !), la méditation, la sophrologie, le yoga, le taï-chi… Quand vous avez ingurgité des kilos (le tout cumulé sur vingt-cinq ans, même quelques milligrammes à la fois, ça fait des quantités astronomiques !) de calcium, de magnésium, de vitamines (A, B, C, D… – arrêtons là l’alphabet, même si il y en a encore bien d’autres !), d’oligo-éléments et autres compléments alimentaires… avalé des centaines, des milliers, même, de gélules, de comprimés, d’ampoules, de sirops, de tisanes… collé assez de patches pour remplir l’intégralité des albums Panini (tous ceux qui ont des enfants comprendront), tartiné des kilos de gels, crèmes et pommades en tous genres… quand vos veines sont devenues poreuses, transformées en passoires par des centaines d’intraveineuses et de perfusions… Quand vous avez, même, consulté un nombre somme toute impressionnant de « guérisseurs », de rebouteux, de magnétiseurs, de voyants et autres médiums – et même, même, le « Professeur Momba » !… Si, je suis sûre que vous avez déjà vu l’annonce : « grand marabout d’Affrique – don hairéditére de pére en fisse – tout problaimes : argeant – travaille – senter – examins (meme permit de conduir) – amour – retoure de l’etre aimer en 24 heurs (par Chronopost ?!?…) – eau, gaz, chauffage électr… » (heu…?!? ah, non, pardon : ça, c’est dans la colonne d’à côté…)… des annonces de ce genre, on en a tous vu, dans les journaux gratuits, ou sur des prospectus, glissés dans les boîtes aux lettres ou distribués aux sorties du métro (j’étais encore « Parisienne », à l’époque…) – il y en a toujours (pas plus tard que la semaine dernière, il y en avait un avec mon courrier !), et la seule chose que je regrette, c’est l’orthographe plus que fantaisiste d’il y a quinze ou vingt ans – celle ci-dessus est d’origine : ça n’inspirait pas vraiment confiance, mais au moins ça faisait marrer !… mais que voulez-vous : aujourd’hui, même les marabouts ont un correcteur d’orthographe… Bref, malgré ça, j’avoue : j’y suis allée quand même !… Croyez-moi : il faut être sacrément désespérée pour monter au cinquième étage (sans ascenseur) d’un immeuble sordide, par un escalier branlant qui n’a rien de rassurant, au milieu des ordures qui jalonnent le parcours et des engueulades, aboiements de chiens et bruits divers traversant les murs des autres logements… tout ça pour arriver devant la porte du « professeur » (aussi délabrée que les autres – la porte, pas le « professeur »… quoique…)… Bref, c’est seulement au moment où il a prétendu égorger un coq, pour que je boive le sang chaud et qu’il me fasse un cataplasme avec les entrailles de la bestiole, que, même en boitant, j’ai pris mes jambes à mon cou !… ah oui ?… en y repensant, c’est vrai que, dans le fond, vu sous cet angle, c’était déjà un certain résultat… Plus sérieusement, et en résumé, quand vous avez essayé tout, absolument TOUT, ce qui pouvait laisser espérer ne serait-ce que l’ombre d’un soulagement, il vous reste deux solutions. Pas dix, ni cinq, ni même trois, non : DEUX !… Vous ne pouvez « vraiment » plus le supporter. Et vous dites stop. J’en ai connu, des gens, rencontrés dans les hôpitaux ou les centres de rééducation, qui, un jour, n’ont réellement pas pu en supporter davantage et ont décidé d’en finir… C’est un choix que je peux comprendre… et respecter… je mentirais, même, si je disais que jamais, absolument jamais, pas un seul instant, pas une seule minute, pas une seconde, je n’y ai pensé… C’est la première solution. Plutôt radicale mais efficace… du moins, pour ce qui concerne les douleurs terrestres… Quant à la seconde… vous serrez les dents… et vous « faites avec ». Une fois de plus. Vous attendez, vous espérez, vous priez, même, pas pour que la douleur disparaisse, non, ça, il y a longtemps que vous savez que ce serait totalement vain, mais juste pour qu’elle se calme, pour qu’elle diminue, rien qu’un peu, rien qu’un instant… Donc, voilà : je souffre. En permanence. Sans répit. Je pourrais le mettre sur mes cartes de visite. Ou me définir par ça dans les cocktails : ce que je fais dans la vie ?… Je souffre. Oui, c’est ça : j’ai mal… à temps complet, oui : vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept… Ah, non, y’a pas de congés payés… Non, pas de RTT, non plus… C’est intenable. Mais on s’habitue. Pas à la douleur. A « faire avec ».

Mais ce n’est pas vraiment un choix.

A part celui de vivre. Malgré tout.

la mémoire dans la peau…

Une fois sortie du coma et transférée dans un service d’orthopédie, mon avenir restait bien incertain… pour les médecins, il fallait déjà que je passe par la case “rééducation”, et pour le reste… on verrait plus tard. Bon. Peu à peu, j’ai repris de l’autonomie, j’ai pu (à peu près…) retrouver les gestes du quotidien, et j’ai même fini par (tant bien que mal) me remettre debout sur mes pattes de derrière. Je ne sais pas ce qu’a ressenti le premier bipède humanoïde à station verticale, celui qui s’est rendu compte que rien ne l’obligeait à rester à quatre pattes et que ses mains pouvaient servir à plein de choses, une fois qu’il ne les utilisait plus comme des pieds… mais en ce qui me concerne, j’ai remarqué un truc : ça change tout !… La façon dont on voit le monde, mais, surtout, surtout, la façon dont le monde vous voit !… Quand on n’est plus “debout”, c’est fou ce que les gens changent !… La première fois qu’on apprend à marcher, tout le monde trouve ça mignon tout plein… on ne s’en souvient généralement pas, évidemment (vu que ça arrive, en moyenne, quelque part entre neuf et quinze mois, c’est assez normal), mais on échappe rarement aux quelques anecdotes sur le sujet que la plupart des parents racontent avec enthousiasme (et aux plus mauvais moments : devant vos copains, à l’adolescence, ou, plus tard, lors de leur première rencontre avec un(e) fiancé(e) potentiel(le), entre autres…), quinze ou vingt-cinq ans plus tard, ils en sont encore tellement émus et fiers que l’on pourrait croire que vous avez fait vos premiers pas sur la Lune, ou quelque chose d’aussi exceptionnel !… Mais quand il faut apprendre à (re)marcher à vingt-huit ans, c’est tout à fait différent… “avant”, je n’aurais jamais cru que le simple fait de mettre un pied devant l’autre pouvait être à la fois une des perspectives les plus effrayantes qui soient et un désir qui prime sur tous les autres, ni que le fait d’y parvenir (ou pas) pouvait provoquer un tel sentiment… ou plutôt, une telle avalanche de sentiments : peur (je vais y arriver ?!? je vais jamais y arriver !!! ja-mais !!!), angoisse (et si je n’y arrivais plus jamais ?!? jamais, jamais, jamais ?!?), terreur, même (aller jusque “là” ?!?… mais il est dingue, ce kiné !!! ça fait bien… hou là, deux pas, au moins, peut-être même trois !!! il est dingue !!!), inquiétude (si je tombe, il va me rattraper, qu’il dit… il va me rattraper, il va me rattraper… c’est vite dit !!! et s’il me rattrapait pas, hein ?!?), fierté (j’y suis arrivééée!!! j’y suis arrivééée !!!), soulagement (oufff !!! je vais pas passer le reste de ma vie dans ce (censuré) de fauteuil !!!), re-angoisse (je vais savoir le refaire ?!? et si demain j’y arrivais plus ??? ou que je fasse plus que deux pas à la fois ?!? que je puisse plus jamais faire le troisième ?!? et si je tombais ??? et que je me recasse une patte ??? et que…??? et si…???)… et quelques autres, le tout en vrac et dans le plus grand désordre… Une autre caractéristique de ces moments, c’est la distorsion du temps : tout est interminable : non, vous devez attendre quatre-vingt-dix jours avant de pouvoir prendre appui sur cette jambe… non, on ne peut pas réopérer avant trois (ou six, ou douze, ou…) mois… non, vous ne pouvez pas encore… non… non, non, non… chaque mois, chaque jour, chaque heure, même, semble souvent durer des siècles… chaque (petite, si petite…) victoire, chaque progrès, n’arrive qu’au bout d’heures et d’heures d’exercices, de douleur, d’efforts, d’acharnement… deux semaines pour porter une fourchette à la bouche… trois autres pour manger (“proprement” : bloquez vous donc le coude, plié à 90° et essayez : vous allez rire !…) avec une cuillère… cinq semaines, cinq si longues semaines rien que pour lever le bras à hauteur d’épaule… trois de plus pour mettre la main derrière la tête… et quatre, encore, rien que pour vous peigner les cheveux… Pour vous simplifier la vie (et aussi, “un peu”, de rage, face à cette impuissance, à cette dépendance !…), vous les avez fait quasiment raser !… Finie, la cascade de boucles dans le dos : il ne vous en reste pas trois centimètres sur le crâne !… D’autres choses, elles, sont très (trop ?) rapides, ou peuvent le sembler, elles sont “un peu” effrayantes, aussi : quitter un établissement, une équipe de soignants, un lieu devenu familier pour partir vers l’inconnu… Des soins intensifs à un autre service, du service d’orthopédie au centre de rééducation, de celui-ci à la convalescence… à peine est-on (r)assuré, a-t-on pris ses marques, qu’il faut repartir, ailleurs, dans un endroit dont on ne sait rien, pleins de gens inconnus… Quand on est fragilisé par tant de “pertes”, déjà… quand on a perdu tous ses repères, tout ce qui était sa vie… “perdu” des gens, même : on constate vite que l’adage qui veut qu’on reconnaisse ses vrais amis dans les périodes difficiles est une réalité… Alors, quand tout semble si précaire, si fragile, on a besoin, plus que tout, de “stabilité”, aussi temporaire soit-elle, et si durement conquise… mais au bout de quelques semaines, quelques mois, au plus, il faut déjà tout reprendre de zéro, ailleurs… et, surtout, on le sait plus ou moins au dernier moment, on n’a pas le temps de s’y “préparer”… On vous annonce ça comme une excellente nouvelle, c’est un “progrès”, après tout !… mais c’est si… effrayant, perturbant, en même temps… Je sais que cela peut sembler… curieux, bizarre… venant d’une personne adulte, “normalement” (surtout quand on a toujours eu le goût d’une certaine indépendance – voire d’une indépendance certaine), s’adapter à un nouvel environnement n’a – ou ne devrait avoir – rien de si difficile… mais je me souviens, moi qui ne pleure quasiment jamais, avoir fondu en larmes pour mon premier jour en centre de rééducation : mon “transfert” avait été retardé, les ambulanciers prévus étant surchargés, et je suis arrivée un peu avant 13h, avec deux bonnes heures de retard, on m’a alors “déposée” dans une chambre, casée dans un fauteuil… et plantée là !… La chambre, prévue pour deux, ayant perdu ses deux “locataires” le matin même, j’y étais seule, et tout le monde étant occupé par le repas, d’abord, puis par le changement d’équipe des infirmiers qui s’occupaient des étages, je suis restée là, toute seule, pendant plus de deux heures !… Venir de l’hôpital, avec une activité incessante, de 6 à… environ 20 ou 21h… où j’étais couchée la plupart du temps (je n’avais pas le droit de me lever, ne devant pas prendre appui sur ma jambe la plus “abîmée” durant les quatre-vingt-dix jours suivant la dernière opération, et on ne me “mettait” (littéralement : portée par deux brancardiers) dans un fauteuil que peu de temps : cinq minutes par jour au départ, pour finir par vingt à trente minutes maximum vers la fin…), pour me retrouver assise là, seule, sans savoir trop ce que je faisais là, sans pouvoir bouger de ce fauteuil… j’ai craqué. Nerveusement, émotionnellement, le contraste était trop important, trop brutal, aussi, et l’incertitude, l’angoisse, générées par ce changement s’y ajoutant (je n’avais aucune idée de ce que serait ma « vie » en ce lieu, ni combien de temps j’y resterais…), en plus de la douleur (déjà « permanente », même couchée, plus celle de rester assise là, à peu près deux heures et demie, ce qui ne m’était jamais arrivé depuis l’accident, quatre mois plus tôt !), j’ai dû pleurer un bon quart d’heure sans arriver à « gérer » ce trop-plein, ce tourbillon d’émotions, de peurs, de stress, de… je ne sais trop quoi, d’ailleurs, mais ce quart d’heure appartient sans nul doute à la liste des pires moments de ma vie… vite terminé, puisqu’une fois les transmissions faites, j’ai eu la chance, une fois de plus, d’être prise en charge par une équipe formidable, mais cette « parenthèse » n’en avait pas moins été difficile à vivre… Et déstabilisante. Il faut comprendre que, dans une telle situation, en plus de l’atteinte purement « physique », des problèmes qui touchent uniquement à notre santé, il faut faire face à un choc psychologique d’une rare violence : un jour, on est indépendant, autonome, on s’est créé une vie qui nous convient, peut-être même celle dont on rêvait… On mène sa vie sans avoir besoin de qui que ce soit… et soudain, on n’est plus qu’une pauvre chose, amaigrie (je ne pesais même plus quarante kilos quand je suis sortie du coma), amoindrie, diminuée, que l’on « balade » d’un endroit à un autre, du lit au fauteuil, de la douche au lit, d’une chambre à une autre chambre… On dépend des autres pour tout, pour les choses les plus vitales, essentielles : seul, on ne pourrait ni se nourrir, ni se laver, ou se vêtir… ni même faire ses besoins… on n’a plus aucune intimité, on perd toute pudeur… D’ailleurs, ce corps, qui est là, ce corps douloureux, souffrant, couturé, sanguinolent, ce corps mutilé, décharné, marqué de plaies et d’ecchymoses… on ne le reconnaît plus… on se demande même, parfois, si c’est bien le même corps, le sien, celui qu’on connaissait si bien, avec lequel on a vécu tant d’années… le corps dont on a pris tant de soin, qu’on a entretenu, exercé, travaillé… ce corps que quelqu’un a aimé, qui a porté des enfants… Ce corps ne nous appartient plus vraiment, on ne le maîtrise plus, on le déteste, même, parfois… souvent… Il est devenu « autre »… C’est comme une espèce de monstrueuse réincarnation, comme si un savant fou avait précipité notre esprit, notre âme, notre essence, quel que soit le nom qu’on lui donne, dans une enveloppe, un corps qui n’en aurait que le nom, fabriqué dans sa chambre d’expériences ou au fond d’une cave, comme une horrible poupée de chiffons… C’est aussi comme ça que l’on « meurt » : notre corps, notre ancien corps, ce corps « d’avant », n’est plus et ne sera plus, jamais plus… Et notre âme n’a trouvé de refuge que dans ce… cet « emballage », cette « enveloppe »… cette chose immonde qui nous dégoûte, qui n’est pas, qui ne peut pas être, « notre » corps. Impossible. Impensable. Puisqu’on n’a pas le choix, on s’en accommodera, on « fera avec », on fera « comme si »… En évitant les miroirs. En fermant les yeux. Même quand on (re)commencera à se laver, à s’habiller soi-même… On finira peut-être même par s’y habituer… Comme ces réfugiés qui, après avoir tout perdu, s’accommodent des vêtements qu’on leur donne… Ils ne sont pas à la bonne taille… Un peu étroits. Ou trop larges. Le pantalon, ou la jupe, est de la bonne taille, mais trop long. Ou trop court. Parce que l’ourlet a été cousu pour un autre. Ils portent des signes d’usure, mais l’usure d’un autre… Pas de cette usure familière, qui nous est propre, qui s’est installée peu à peu… Qu’on a vu s’installer, jour après jour, et qui est le rappel de nos attitudes, de nos habitudes, comme ces robes de verre, qu’une artiste dont j’ai oublié le nom drape, modèle et moule, et qui « vides » n’en sont pas moins « habitées », qui gardent l’empreinte, les formes du corps qui les a portées… Tout le monde a, dans un tiroir, sur une étagère, un de ces vêtements auxquels on tient tant, comme le tee-shirt délavé, ou le pull devenu trop grand, distendu par trop de lavages, mais que l’on garde quand même, comme le souvenir, le symbole de ce qu’on a vécu, de ce qu’on a été… Parfois, ils ont appartenu à un autre, mais un autre connu, aimé… On ne les porte qu’à la maison – il arrive même qu’on ne les porte plus jamais – mais on est incapable de les jeter… On s’y enfouit quand on est malade. Ou quand on a le cafard. Ce sont des vêtements-doudous… Ils sont confortables, et réconfortants… Quels que soient leur matière, leur taille, leur forme, ils nous tiennent chaud. Chaud au cœur. Chaud à l’âme. On aime même leurs défauts… la tache faite le jour où…  l’échelle dont la première maille a filé quand… Notre corps est comme ces vêtements, d’ailleurs ne dit-on pas de ceux-ci qu’ils sont « comme une seconde peau » ?… Ces mots ne sont pas anodins, leur sens est clair… ils sont si confortables, ils épousent tant nos formes, qu’ils se sont modelés sur nous, jusqu’à avoir l’impression de ne rien porter alors qu’ils caressent notre peau, réchauffent notre corps. Et notre cœur… Quand on ne possède plus rien, rien du tout, ce sont ces vêtements-là qui nous manquent « vraiment » : pas les derniers achats, quasiment neufs et à la dernière mode, ni le manteau, le tailleur ou le blouson, si cher mais dont on avait tellement envie… Ceux-là sont « sans histoire », ils pourront être remplacés… mais pas le châle tricoté il y a des années par une grand-mère aimante… mais pas le pull abandonné par un amour enfui… pas ces « madeleines » textiles… Quand on n’a plus rien, on s’accommodera de vêtements donnés, il le faudra bien… Qu’ils nous plaisent ou non, qu’ils soient à notre taille ou pas… Même si on les trouve moches, ou inadaptés, ou s’ils sont de la couleur qu’on déteste… On ne peut pas aller nu… Nos corps, nos peaux, sont comme ces vêtements aimés : peut-être pas « beaux », du moins selon les canons en vigueur… peut-être trop grands ou trop petits, trop gros ou trop maigres… Parfois abîmés, portant les stigmates du passé… Mais ils sont les nôtres. Et ils sont irremplaçables. Alors quand on se réveille un jour dans un corps qu’on ne reconnaît pas, qu’on ne reconnaît plus ; quand, à chaque fois qu’on voit ses membres, son ventre ou sa poitrine, ils nous semblent étrangers ; quand on ressent cette impression folle de n’être plus dans son propre corps… On se sent totalement dépossédé, plus nu qu’on ne l’a jamais été… On ne peut même pas se réconforter en se disant qu’un jour, plus tard, on achètera à nouveau des fringues qui nous plaisent : on sait très bien qu’il va falloir vivre dans ce corps, que, jusqu’à notre dernier jour, on n’aura pas d’autre choix… et même si on relativise – on essaie, du moins –  en faisant tout ce qu’il faut pour se convaincre qu’on finira bien par s’y « faire », comme on « fait » un vêtement ou une paire de chaussures, comme les danseuses « font », « cassent » leurs chaussons, que, peu à peu, on « habitera » à nouveau son corps, le chemin pour y parvenir n’a rien de facile…

être dehors…

On ne décide pas un matin de ne plus sortir de chez soi… là encore, les choses s’installent peu à peu… insidieusement… sans bruit… sans éclat… mais pour comprendre ce que représente pour moi le fait de ne plus pouvoir sortir, il faut d’abord comprendre ce que représentait le fait de sortir, d’être « dehors »… J’ai toujours aimé marcher… adolescente, déjà, je préférais aller au collège ou au lycée à pied : j’ai toujours été scolarisée dans la ville voisine de celle où nous habitions, ce qui représentait quand même quelques kilomètres, mais c’était un plaisir, et je trouvais ça bien plus agréable que me retrouver écrasée entre les autres passagers d’un bus bondé… Adulte, je pouvais sortir marcher à toute heure du jour – ou de la nuit !… Lorsque j’avais du mal à dormir (j’ai – même enfant, déjà – toujours été une insomniaque chronique…), ou lorsque j’avais besoin de réfléchir à quelque chose… quand je butais sur une idée, quand je cherchais une solution à un problème… ou pour me détendre, faire descendre la pression, à la fin d’une journée difficile… ou juste pour le plaisir de la balade… surtout la nuit… Le jour, la ville est autre… même dans ses recoins les moins connus, dans ses plus petites ruelles, il y avait toujours, à un moment ou un autre, quelqu’un pour croiser mon chemin… mais ça ne me gênait pas… c’était un autre temps, presque un autre lieu… une autre ville… Mais la nuit… la nuit, la ville m’appartenait… rien ni personne ne venait parasiter, troubler ce tête à tête entre elle et moi… juste, parfois, un chat furtif (gris, bien sûr : la nuit, c’est bien connu, tous les chats le sont !) – mais, après tout, lequel troublait la promenade de l’autre ?… La chanson de Goldman, « Je marche seul », aurait pu être écrite par ou pour moi : c’était mon oxygène, ma bulle d’air… Pendant… un peu plus de vingt-cinq ans, j’ai arpenté les rues, ici ou ailleurs… avec, je l’avoue, une préférence pour « ma » ville, celle où je suis née, où j’ai grandi… Celle que je connais dans ses moindres recoins, ses lieux les plus discrets, cachés, même… Celle dont je connais l’histoire, les légendes, les secrets… Celle dont je pourrais suivre les rues les yeux fermés, parce que j’ai couru ses rues comme le sang court dans mes veines… Celle, surtout, où je suis toujours revenue… La vie, personnelle ou professionnelle, m’a parfois conduite ailleurs, plus loin… j’ai connu d’autres villes, d’autres lieux… mais… c’est ici que je suis « chez moi »… Bien couverte, si nécessaire, musique dans les oreilles et mains dans les poches,  j’arpentais donc la ville à toute heure du jour ou de la nuit… Je sais que je ne suis pas la première à le dire, mais… « putain, c’que c’est beau, une ville, la nuit » !… Même jusqu’il y a encore… six ou sept ans, environ, c’était un de ces plaisirs, une de ces « petites magies », que j’avais réussi à préserver… Un de mes meilleurs amis riait souvent de ce que j’appelais mes « petites balades », disant que j’étais impossible à suivre… Un soir où nous nous étions tous retrouvés chez moi, j’avais finalement installé, vers trois ou quatre heures du matin, ce que j’appelais le « dortoir » : une profusion de coussins, de couvertures et autres plaids que j’installais pour ceux de mes invités que, pour une raison ou une autre – fatigue, heure vraiment trop tardive, ou un peu trop d’alcool… – je n’aimais pas voir partir et gardais pour finir la nuit… C’était devenu une tradition, dans notre petit groupe, comme celle des énormes petits-déjeuners que nous partagions quelques heures plus tard… Incapable de m’endormir, j’avais décidé de partir en « balade », et, étant encore réveillé – et peut-être aussi, je crois, un peu inquiet de me savoir seule dans les rues en pleine nuit – Claude avait demandé s’il pouvait m’accompagner… avant de jurer, une heure plus tard, que plus jamais, jamais, jamais il ne recommencerait !… Il est vrai que je pouvais passer d’un pas très rapide, à la limite de la course, à une quasi immobilité, perdue dans mes pensées, mes « élucubrations » – nom affectueusement donné à ces « absences » par une amie et qui est resté ensuite… – ou « accrochée » par une image, un détail, une idée… par les effets de la lumière, qui, surtout la nuit, sculpte parfois les choses de façon inattendue… ou par… n’importe quoi d’autre… un « instant » particulier, quelque chose qui retenait mon attention… souvent, je sortais un de mes « petits carnets » et me mettais à noter, écrire, dessiner, gribouiller… oubliant tout autour de moi, y compris mon « accompagnateur », cette nuit là, qui jura – mais un peu tard – qu’on ne l’y prendrait plus !… Il n’était pas le seul avoir vécu une telle mésaventure et l’anecdote est restée longtemps matière à plaisanterie entre nous… Oui : mes « petites balades » m’étaient nécessaires. Indispensables… Elles sont celles de mes « petites magies » que je regrette le plus aujourd’hui… Sans elles, j’étouffe, je m’étiole… c’est un manque des plus cruels… Je les ai préservées aussi longtemps que possible… Même après l’accident… c’était moins facile, bien sûr : je boitais, je « traînais la patte »,  mais je marchais… « tant bien que mal », là aussi, mais je marchais… je respirais… Marcher m’était indispensable, vital, même… Et tant pis pour la douleur, tant pis pour la fatigue !… Je marchais, je respirais… je vivais… je revivais… J’étais « dehors »… « Dehors » a toujours été un mot « magique », pour moi… Enfant, je n’avais pas le droit de sortir jouer « dehors ». Mon frère le pouvait mais pas moi : une fille n’avait pas à « traîner dans la rue », c’était « dangereux », il pouvait lui arriver « des choses »… Quelles choses ?… En la matière, les explications n’allaient pas au-delà : c’était comme ça, un point c’est tout. Je comprendrais plus tard. Adolescente, mon peu de liberté supplémentaire était solidement encadré, les trajets minutés, et le moindre retard « inexplicable » sévèrement  sanctionné. J’ai même appris, bien plus tard, qu’à de nombreuses reprises, j’avais même été « suivie », épiée, pour qu’« on » s’assure que je ne « traînais » pas, que je me comportais « comme il faut »… Le bonheur éprouvé, plus tard, à flâner dans les rues tenait sans doute, au moins en partie, à ce sentiment de liberté qui m’avait tant manqué alors… C’était marcher pour le plaisir, pas juste pour aller d’un point à un autre… C’était avoir le temps, prendre le temps… Le temps de s’arrêter, de regarder, d’observer… les lieux, les choses, les gens… Le temps de ramasser une plume abandonnée par un pigeon, un caillou à la drôle de forme… Même si je suis incapable de me poster devant un bâtiment et de le dessiner (ce que je regrette beaucoup, d’ailleurs : j’aurais vraiment aimé avoir ce talent…), tout peut m’être une source d’inspiration : une association de couleurs, un motif, un objet… j’avais toujours avec moi un de mes « petits carnets », dans lequel écrire, noter, gribouiller… et lorsque, plus tard, je « patouillais », mélangeant, collant, mêlant, assemblant les couleurs, les objets, les matières… et même les mots, mes « petits carnets » m’étaient (et me restent encore, d’ailleurs) indispensables… J’adorais mes balades, aller ici ou là, au gré de l’envie du moment, m’arrêter, repartir… Dans le silence de la nuit, ou les fracas du jour, s’arrêter et écouter le bruit de la ville, le battement de son cœur, la vie qui court dans ses rues… Je pouvais rester un temps infini, assise sur un banc, sur un muret, ou encore à la terrasse d’un café, l’été… juste à regarder autour de moi : les changements de la lumière, le mouvement du vent dans les arbres, les gens, les pigeons, un chat couché au soleil, des gosses qui jouent… Voilà un plaisir des plus simples, de ceux qui ne coûtent rien, à disposition à tout moment… Et je ne m’en privais pas !… Mais c’est fini… Aujourd’hui, je vis cloîtrée, enfermée… Je ne peux plus faire que quelques pas dans mon appartement… et encore : avec tant de difficulté !… Rien que cela me fatigue, m’épuise, même… et, surtout, réveille, augmente la douleur… Oui : encore un de mes bonheurs qui m’est refusé… Et c’est, sans aucun doute, celui qui me manque le plus aujourd’hui…

dernières sorties…

Toujours en vertu des « grands principes », devenus avec le temps une seconde nature, et, aussi, pour le plaisir, l’envie d’être « dehors », depuis… des années, on s’oblige à sortir chaque jour… C’est d’ailleurs pour cette raison que certaines choses ne s’achètent jamais « d’avance » : entre le pain, les cigarettes ou la presse, il y a toujours une raison de sortir. Même s’il pleut, même si on est fatigué, même si on n’a pas trop envie de mettre le nez dehors… Et, surtout, on « ne s’écoute pas » : envie ou non, douleur ou pas, on sort !… Et puis, toujours, peu à peu, insidieusement, les choses ont changé… On ne saurait dire quand, d’ailleurs… tant c’était presque imperceptible, au début : l’envie (le besoin ?) de s’arrêter plus souvent, de reprendre son souffle… Des sorties, des « balades » de moins en moins longues… moins fréquentes, aussi… Mais bon… ce n’est pas « toujours », non plus, juste de temps en temps… surtout après une nuit d’insomnie, ou une « crise » de douleur… alors, on se rassure, on relativise, on accuse la fatigue… ou le temps… « Pas grave », quoi… ça ira mieux… demain… plus tard… un jour… quand il fera beau… quand on aura – enfin ! – eu une bonne nuit de sommeil… De toute façon, le cardiologue (régulièrement consulté – au moins une fois par an…) n’est pas si inquiet : il a dit « à surveiller », sans plus, juste une histoire de valve qui ne fonctionne pas « parfaitement »… Il a même bien dit qu’on n’envisageait pas d’opérer… du moins « pas pour l’instant »… C’est plutôt rassurant, non ? « Pas grave »… Et on fait encore une assez longue balade au moins une fois par semaine… et si on s’arrête, on en profite pour admirer les vitrines… ou le paysage… pour prendre quelques photos – une autre passion… Il y a tant de bonnes raisons de s’arrêter !… Enfin… c’est du moins ce qu’on se dit, histoire de se leurrer soi-même, de fermer, encore, les yeux, de mettre, encore, la tête dans le sable : mais non, on n’a pas « besoin » de s’arrêter, pas vraiment… on jette juste un coup d’œil !… Surtout que, quelques jours plus tard, on se sent vraiment mieux, alors… c’était bien ça, rien que ça : juste un petit coup de fatigue… ça arrive à tout le monde, non ?… « Pas grave » !… On finit, sans même s’en rendre compte, par s’organiser un « parcours » : ici, on discute cinq minutes avec l’épicier, là, on échange quelques mots avec le crémier… ou on demande à l’encadreur s’il a reçu de nouvelles cartes postales… On « navigue » entre les commerçants, entre ses boutiques favorites : ici, le Chat mandarine, puis l’épicerie, là, l’encadreur, puis le brocanteur, la mercerie, l’Homme de fer, les librairies, ensuite, la Clé, le magasin de déco, la carterie… Il y a aussi les vitrines que l’on « surveille », que l’on « étudie » : ce n’est pas qu’on se passionne pour les fringues – quoique – mais il n’y a pas mieux pour voir les tendances, les couleurs, les motifs… et il y a aussi tout ce qui peut remplir les « petits carnets »… ou la mémoire de l’appareil photo… Mais, bon : l’essentiel – et peu importent les raisons, peu importent le « comment », ou le « pourquoi » – est de sortir, de marcher… même si c’est « un peu » moins souvent, même si c’est « un peu » plus difficile… On « ralentit » ?… oui, c’est vrai : on met plus de temps qu’« avant » pour faire le même parcours… mais quoi ?… ce n’est pas un problème… pourquoi se presser ?!… on a le temps… on flâne… Et, surtout, ça reste un plaisir… Un besoin, même !… Celui d’être « dehors », toujours… C’est le principal, non ?… Puis, peu à peu, les proportions s’inversent : ce n’est plus cette « fatigue » qui est exceptionnelle, mais les jours où on se sent bien… Malgré tout, on s’oblige encore à sortir chaque jour, « comme avant »… Il y a bien des choses – des « détails », toujours !… – qui auraient dû vous mettre la puce à l’oreille… tous ces gens, ces inconnus, qui proposent de vous aider à porter vos paquets, ou qui vous demandent si vous allez bien, si vous avez besoin d’aide… Les automobilistes qui vous demandent s’ils peuvent vous déposer quelque part… La vieille dame qui, au premier rayon de soleil, s’installe devant sa porte pour voir la vie passer, et qui vous propose sa chaise, un verre d’eau ou n’importe quoi dont vous pourriez avoir besoin… Ou cet essoufflement, et le cœur qui se met à « cogner », brusquement… mais c’est rare, juste de temps à autre, et ça ne dure pas : dès qu’on s’arrête un instant, le souffle « revient », facilement, le cœur s’apaise… ça ne peut donc pas être bien grave… et c’était quand, la dernière visite chez le cardiologue ?… il y a… six, sept mois, pas plus… et il a bien dit qu’il n’y avait rien d’inquiétant… Et puis il y a ces « vertiges », aussi, qui vous saisissent parfois, cette impression que le sol bascule, que vous allez tomber, là, si vous essayez de faire un seul pas de plus… Et puis, un jour, ça n’a plus été une impression : vous êtes bel et bien tombée… Vous n’avez même pas vraiment compris ce qui s’était passé : vous vous êtes juste soudain retrouvée par terre, sur le trottoir, au milieu de vos courses répandues sur le sol !… Vous en avez été plus mortifiée qu’inquiète, d’ailleurs : dans les « grands principes » (souvenez-vous : on ne se plaint pas, etc…), il y en a encore un autre, peut-être encore plus impératif – « se faire remarquer » étant classé au rang des péchés suprêmes : « on ne se donne pas en spectacle » !!!… « Par chance », personne n’y avait assisté, au « spectacle »… C’était déjà ça… Tant bien que mal, vous avez ramassé fruits, fromages, yaourts et autres pâtées pour chat, vous avez, tant bien que mal, tout remis dans les sacs, puis, tout doucement, comme si vous veniez de prendre cinquante ans d’un coup, vous êtes rentrée chez vous. Heureusement, vous n’étiez plus très loin… Mais, là, vous avez bien été obligée de voir qu’il y avait un problème… Vous ne pouviez pas – plus – fermer les yeux sur le fait de vous être – lamentablement – « étalée » sur un trottoir, au milieu de vos provisions… de toute façon, la bosse géante que vous aviez sur le front était là pour vous le rappeler : vous en avez eu mal au crâne pendant plus de huit jours !… mais vous classez l’incident dans la colonne « exceptionnel » : après tout, ce n’était arrivé qu’une fois, non ?… « Pas grave » !… Malgré cela (vous n’êtes pas totalement dupe, tout de même !), vous ne marcherez jamais plus autrement que « tout doucement »… Vous vous arrêterez encore plus souvent… Les « étapes » raccourciront encore… et, peu à peu, toujours, sans le décider vraiment, vous modifiez encore vos habitudes… Vous prenez la navette jusqu’au centre-ville – c’est vrai, ça : c’est quand même bien pratique, cette navette… bon… c’est bien « un peu » dommage, mais… tant pis… Tant pis pour l’épicier, tant pis pour l’encadreur, pour le Chat mandarine et tous les autres… « Pas grave » !… Vous faites vos courses pour le mois – c’est vrai, ça : pourquoi faire les courses toutes les semaines – voire plusieurs fois par semaine ?… quelle perte de temps !… et d’énergie… Et vous vous faites livrer – c’est vrai, quoi : pourquoi vous emm…bêter à porter tout ça jusque chez vous quand quelqu’un peut vous livrer le tout à domicile, les deux étages compris ?!?… Bien sûr, « avant », la fille adolescente de votre voisine, puis, plus tard, le gentil petit couple d’étudiants du premier, ne rechignaient pas à vous aider à monter tout ça… Vous leur glissiez de temps à autre quelques pièces, ou un petit cadeau… Vous relisiez les devoirs de l’une ou des autres – tous assez fâchés avec l’orthographe !… échange de bons procédés… mais, après tout, la livraison est gratuite pour cent cinquante euros d’achats, et on y arrive vite : entre la litière et la nourriture du chat, les produits de toilette ou d’entretien, les boissons (une bouteille de soda, plus une ou deux de lait par jour, plus quelques bouteilles d’eau… pour un mois, ça va vite… et ça en fait, du poids : en arrondissant à un kilo le litre vous vous rendez soudain compte que, rien que pour ça, vous baladiez une bonne centaine de kilos chaque mois !… vous vous demandez vraiment pourquoi vous vous êtes embêtée à porter tout ça jusqu’à maintenant !), les conserves, les fruits et les légumes, plus les produits frais pour une semaine ou deux – ça, entre le marché et l’épicerie du quartier (pas celle où on allait « avant », mais la plus proche… on « fera avec » !…), on « complètera » assez facilement… On regrette bien « un peu » les conseils du crémier, ou du boucher, mais bon… on sait ce qu’on aime, ce n’est pas indispensable… agréable, oui, mais pas indispensable… « Pas (si) grave », quoi ! Bref, avec  tout ce dont on a besoin pour un mois, on les atteint vite, les cent cinquante euros, et, de toute façon, « avant », c’était bien cinquante euros par semaine !… Le problème est réglé… Alors, une fois par mois, tout doucement, sans vous presser, vous allez prendre la navette qui vous dépose rue de Bellain, où vous passez à votre banque – vous y retirez le liquide nécessaire pour le mois : le distributeur le plus proche est devenu « inaccessible » – bien trop loin, maintenant, et vous retirez désormais en une seule fois l’argent des « petites courses » : pain, journaux, cigarettes, « réassort », à l’épicerie ou au marché… puis, tout doucement, encore, vous allez de votre banque à « Match », au bout de la rue de Paris, en vous arrêtant dans vos boutiques « habituelles », entre les deux, (pour voir si quelque chose vous intéresse, bien sûr – pas pour « souffler », pour vous reposer un peu… ou si peu…), du moins celles qui se situent sur votre chemin… pas question – « plus » question – de faire un détour… tout doucement, toujours, vous allez de l’une à l’autre, puis vous finissez par les courses du mois, tout doucement, évidemment, avant de rentrer chez vous… tout doucement, toujours… Depuis quelques mois (quatre ? cinq ?…), un autre « changement » s’est même imposé : pendant un temps, vous avez pris la navette pour le retour aussi, mais maintenant vous prenez un taxi pour rentrer chez vous : le périple qui précède vous épuise tant que vous êtes incapable de rentrer chez vous à pied !… Le reste du temps, vous continuez à sortir tous les jours, quand même… Pas loin : la boulangerie – pas celle où on allait « avant » non plus, le tabac / presse, parfois l’épicerie, ou la pharmacie… tout doucement, bien sûr, vous accomplissez ce parcours de… combien ?… trois cents mètres ?… un tout petit peu plus ?… allez, disons que l’aller et le retour doivent faire dans les sept cents mètres… Sept cents mètres et deux étages… Et ils vous semblent de plus en plus hauts, ces deux étages !… Jusqu’au premier, c’est un escalier raide comme une échelle, si étroit qu’il n’y a même pas de rampe !… Si étroit que le jour où les pompiers viendront vous « récupérer » sur le palier du premier (après une chute – une de plus – dans ces escaliers…), il leur sera impossible de porter le matelas coquille pour le descendre : ils seront obligés de le laisser glisser de marche en marche !… Pas facile, ni rassurant… ensuite, une fois au premier, il faut remonter le couloir qui traverse tout le bâtiment avant de monter le second escalier… Celui-là n’a pas de rampe non plus, ou, plutôt, il n’y en a plus depuis qu’un des locataires précédents l’a « accrochée » pendant son déménagement… et le propriétaire a tout bonnement scié ce qu’il en restait plutôt que réparer… « Avant », vous les montiez sans trop de problème, ces deux étages… Ils ne vous avaient d’ailleurs pas découragée de louer cet appartement … Et puis, un jour – vous avez oublié quand, exactement – il vous a fallu les monter plus lentement, plus doucement… « tout doucement », toujours… Vous avez l’impression de ne plus vivre qu’au ralenti… si ça continue comme ça, vous n’allez pas tarder à hiberner !… Puis – vous seriez incapable, là encore, de vous souvenir depuis quand – vous avez dû, arrivée au premier étage, vous reposer un peu avant de monter au second… et maintenant… vous devez faire une pause avant même d’affronter le premier escalier !… Quant aux sept cents mètres de votre « aller-retour », là aussi vous vous arrêtez de plus en plus souvent, les « étapes » raccourcissent… « peu à peu », toujours… Il est si insidieux, si traître, ce « peu à peu »… il s’installe sans bruit, discrètement… sans que vous vous en rendiez « vraiment » compte… au début, pour faire ces sept cents mètres, dans un sens comme dans l’autre, vous vous arrêtiez à peu près à la moitié… Il y avait justement un magasin de déco, à l’angle de deux rues, qui tombait pile !… Bien sûr, à force « d’admirer » chaque jour – deux fois par jour, même : à l’aller et au retour – leur vitrine, vous auriez pu en réciter le contenu les yeux fermés… Quelques temps plus tard, une fois achetés presse, pain et cigarettes (je sais, je sais… mais le pneumologue lui-même aurait juré que je ne fumais pas, vu que mes poumons (en dehors d’avoir été « un peu » abîmés – les côtes, toujours – dans l’accident) étaient en parfait état !… et puis… je suis déjà obligée de me priver de tant de choses, j’ai dû renoncer à tant de choses, tant « faire sans »… qu’on m’en laisse au moins une, fût-ce celle-là !…), vous vous dites que, plutôt que de rentrer chez vous, là, tout de suite, vous allez faire une p’tite pause, le temps de boire un Coca… C’est vrai, quoi : ça fait du bien, une petite pause… surtout avant de retourner s’enfermer entre quatre murs… parce que, là, en dehors de la « sortie » mensuelle (la banque, les courses, et le reste…), ben… on ne fait plus que cet aller-retour quotidien… C’est au moins l’occasion de voir un peu de monde, de discuter un quart d’heure avec l’un ou l’autre… parce que, sinon, comme vie sociale, c’est un peu léger !… Il y a bien les proches, les amis qui passent, quand ils le peuvent… mais ils sont peu « sur place », et ils n’ont pas toujours le temps : la famille, les enfants, le boulot… tous les « chronophages » du quotidien… Rester enfermée, toute la journée, tous les jours, dans un appartement, même toutes fenêtres ouvertes, même si on sait « s’occuper », même si on a un certain goût (voire un goût certain) pour la solitude, n’est pas toujours si facile ni agréable… On étouffe… Et puis… malgré cette « pause » supplémentaire, peu à peu, les « étapes » raccourcissent encore… d’une seule (toujours pour ces trois cent cinquante mètres), vous passez à deux, puis trois… encore une fois « peu à peu », c’est si progressif que vous ne vous en rendez pas « vraiment » compte… ou, sans doute, au moins pouvez-vous, une fois de plus, « faire comme si »… s’arrêter au bout de quatre-vingts mètres au lieu de cent, ou de trente mètres plutôt que quarante, vous ne voyez pas la différence, pas « vraiment »… Enfin… « un peu »… quand vous vous rendez compte que vous faites une bonne vingtaine de « pauses », soit… oh, à peu près cinquante pour l’aller et retour… sans compter celles nécessaires pour monter, et même, maintenant, pour descendre les escaliers… et, surtout, il n’est plus question de rester debout, l’air de rien (« faire comme si », toujours… « sauver les apparences » : quand on vous a bien enfourné ça, en même temps, déjà, que vos premiers biberons, ça devient une seconde nature !…), devant quelque vitrine… ça, il y a longtemps que vous ne vous en donnez plus la peine !… Il vous faut vous asseoir. N’importe où. Sur les marches d’un perron, ou sur un compteur de gaz (vous voyez, ces « boîtes » jaune pâle, régulièrement placées sur les murs des maisons ?… c’est ça…), au pire, vous oubliez toute dignité – vous n’en avez plus les moyens, vu que c’est ça ou le SAMU et l’hosto : quand vous vous étalez dans les rues, mêmes les moins fréquentées, il y a toujours un quidam pour passer par là et faire le 18 !… avant de vous résigner à toutes ces pauses – vous entêtant à ne pas « vous écouter », les premières semaines, vous vous êtes ainsi retrouvée une bonne demi-douzaine de fois aux urgences – où on ne peut rien faire pour vous, hormis vérifier que la chute n’a pas causé de dégâts à votre squelette (déjà bien assez abîmé comme ça) et vous recommander de vous « ménager » !… Après tout ça, vous évitez les chutes « en public »… autant que possible… toujours « les apparences à sauver », aussi… sans doute… au moins un peu… alors vous faites toutes les « pauses » nécessaires, et, si il n’y a pas d’autre possibilité, eh bien… vous vous asseyez là où vous êtes : sur le trottoir… comme ça… Heureusement, vous ne suivez que des rues assez désertes : vous craignez qu’on finisse par vous jeter des pièces !… Un vieux fond de dignité, sans doute…

Et puis, quelques temps plus tard encore, un jour, vous rentrez chez vous, toujours aussi « tranquillement », toujours « tout doucement », et, sans comprendre comment ni pourquoi, vous vous retrouvez brutalement à plat ventre dans le couloir du premier, le souffle coupé, le torse déchiré par la douleur, et le cœur qui semble prêt à sortir de votre poitrine, tant il « cogne » sur les côtes… comme un oiseau affolé s’écrase sur les barreaux de la cage, il « tape »… et tape encore… la douleur vous cisaille… de plus en plus violente… tout tourne autour de vous… un voile noir efface la lumière… et, là, comme une évidence, comme une certitude, vous pensez que c’est fini, que, cette fois-ci, vous n’allez pas vous relever… non : cette fois, vous n’allez pas vous en tirer… Et vous vous dites que, finalement, ce n’est pas si compliqué, de mourir…. ce n’est pas si terrible… ça ne vous affole même pas, on pourrait presque dire que vous n’en avez strictement rien à foutre ! Désolée, mais quand ce sera votre tour, vous constaterez que dans une telle situation, toute la bonne éducation durement inculquée par madame votre mère et les bonnes sœurs de vos écoles successives fiche le camp très, très vite, à l’heure de mourir – « ou presque » – en tout cas,  vous êtes vraiment, totalement, absolument convaincue que c’est bien ce qui vous arrive : vous allez mourir, là, maintenant, ici, dans ce couloir… terminé… fini !… Le chat miaule, là-haut… il guettait votre retour à la fenêtre… il a reconnu votre pas… et il se rend bien compte que ce n’est pas normal : vous devriez déjà être arrivée… Pourquoi n’êtes-vous pas encore là ?… Vous l’entendez gratter à la porte, sauter sur la poignée : il voudrait ouvrir cette porte qui vous sépare, sortir, descendre, vous rejoindre… Mais ça lui est impossible… et vous, vous êtes là, par terre, incapable de vous relever, incapable du moindre mouvement, incapable même de seulement respirer… Vous vous demandez juste qui va s’occuper de lui, « après »… il n’est pas toujours facile… c’est vrai qu’il a un sacré caractère, ce chat !… Autour de vous, tout est noir… vous avez l’impression de couler… de vous noyer… Tout est noir… C’est tout… fini… Mais pourquoi avez-vous encore si mal ?… ça devrait pourtant s’arrêter… On ne souffre plus, quand on est mort !… enfin… on ne devrait plus souffrir… Et puis… après ce qui vous semble une éternité… douloureusement, difficilement, vous trouvez un filet d’air… presque rien… vous en avalez avidement une gorgée… presque rien… à peine… mais vous respirez… vous ne savez pas comment, mais vous respirez… vous ne savez pas comment, mais vous y arrivez… difficilement, douloureusement, mais vous y arrivez… presque rien… une goulée d’air… puis une autre… pas davantage… vous entendez des hoquets, un sifflement bizarre, sans même vous rendre compte que c’est le passage de l’air dans votre gorge qui les provoque… Votre tête vous semble prête à exploser… la douleur vous vrille les tempes… le front… elle est toujours là, aussi, quelque part sous vos côtes, vous pliant en deux… vous interdisant de vous relever… sous votre joue, le sol est humide… vous ne comprenez pas que ce sont vos larmes, mêlées de salive, qui ont formé cette flaque… La douleur vous tenaille, insupportable… Votre cœur cogne toujours, mais un peu moins fort… à peine… mais moins fort… pas de beaucoup, mais moins… Et, peu à peu, presque centimètre par centimètre, vous rampez jusque chez vous… Vous rampez, oui : vous ne vous relevez pas. Impossible. Mais vous crapahutez – sans même vraiment savoir comment – jusqu’à votre porte. Ce n’est que plus tard que vous verrez vos paumes à vif, vos coudes écorchés, malgré l’épaisseur du blouson… Vous ne saurez jamais comment vous avez monté l’escalier… Vous vous souvenez juste, vaguement, très vaguement, avoir raté quelques marches, vous être cognée sur leur bord… avoir dévalé, une ou deux fois, peut-être trois, celles que vous veniez – si difficilement, si douloureusement – de monter… vos mains, humides – couvertes de sang – glissant sous votre poids… Vos genoux sont couverts de bleus… vos tibias aussi… et vos bras, vos coudes… vous en avez même un, énorme, à la mâchoire… et une bosse, grosse comme un œuf, au front… et une estafilade au menton… sans doute provoquée par un des clous qui ont retenu – il y a longtemps – le tapis qui couvrait les marches de l’escalier… beaucoup sont encore là : vous leur devez vos mains en sang, et toutes les écorchures que vous découvrirez peu à peu, « après », de votre visage à vos chevilles… Vous avez « oublié » le sac contenant les courses du jour, resté là où vous êtes tombée… vous avez perdu une chaussure en route… Mais vous êtes arrivée jusqu’à votre porte… Porte que, depuis des mois, vous ne fermez plus à clé : lorsque vous arrivez à ce second étage, malgré les innombrables « pauses » qui ont jalonné votre parcours – la dernière juste avant de monter l’escalier, de couvrir cette dernière « distance » : seize marches et deux mètres, pas davantage… autant dire « rien »… mais, arrivée là, vous n’avez même plus la force de sortir la clé de votre poche, de la mettre dans la serrure et d’ouvrir votre porte… il vous faut pouvoir entrer tout de suite, et, sans même ôter vos chaussures (même si toujours sans lacets ni chaussettes !), ni votre manteau, vous laisser tomber sur votre matelas pour « récupérer »… reprendre votre souffle… attendre que votre cœur s’apaise, cesse de « cogner »… pour le reste, on verra plus tard. Ce jour-là, vous ne reprendrez « vraiment » conscience que peu à peu, un bras et la tête au bord du matelas, le reste du corps sur le sol… la couverture tachée du sang qui suinte encore de vos mains, de votre visage… la porte encore ouverte sur le palier… le chat, affolé, qui tourne autour de vous, miaulant, donnant de petits coups de tête, de petits coups de langue, sur votre visage, sur vos mains… comme pour tenter de vous « réveiller »… « Ce jour-là »… un des pires de votre vie – ce jour-là, vous le savez, vous avez atteint un point de non retour. Et vous ne sortez plus. Heureusement, il y a votre gentille petite voisine – celle qui, le soir de « ce jour-là », avait frappé à la porte (que vous aviez finalement (presque) fermée – un coup de pied vous avait permis au moins de la repousser…), vous rapportant vos courses et votre chaussure abandonnées… Très inquiète, après avoir ramassé sac et chaussure, et suivi votre « piste », les traces de sang sur chacune des marches de l’escalier… affolée de vous trouver couverte de bleus, de sang, de plaies et de bosses, elle n’a pu s’empêcher de crier en vous voyant !… puis, persuadée qu’un « simple » malaise ne pouvait avoir eu de tels « effets », et croyant plutôt à une agression, ou un accident, avant de décider que, de toute façon, vous ne pouviez rester « comme ça », elle n’avait que (très) difficilement accepté de ne pas appeler SOS Médecin / les pompiers / la police / le SAMU / votre mère / votre fille – ne rayer aucune mention… mais elle finira par comprendre – comme vous avez dû l’accepter – que votre corps, votre cœur, vos poumons ne vous permettent plus le moindre effort… alors, après « ce jour-là », c’est elle qui se charge de vos courses… pas comme vous les feriez, mais bon… vous ne pouvez pas vous montrer trop exigeante, non plus… même si, sous prétexte de lui rembourser ses frais d’essence, vous lui glissez un petit billet, c’est quand même gentil de sa part…

Et puis, deux mois plus tard, votre seconde nature reprend le dessus… vous savez… « on ne s’écoute pas » et le reste… Vous ne pouvez pas dépendre indéfiniment des autres, tout de même !… Et puis, ces deux derniers mois, vous n’avez pas eu de problème… du moins, pas trop… Juste cette « fatigue », toujours… Deux mois sans sortir… Vous vous êtes bien assez reposée !… Et puis, quoi ?… cinquante mètres – à peine, même – pour aller prendre la navette (la place est en travaux, elle ne passe plus juste devant votre porte), elle vous déposera devant la banque, vous n’aurez plus qu’à traverser la rue pour aller jusqu’au supermarché – pas celui « d’avant », mais… bon… on « fera avec »… et, au retour, encore cinquante mètres, deux étages… c’est l’affaire de deux heures, guère plus… Allez, on se secoue, on ne se laisse pas aller : deux heures… Autant dire rien !…

Vous ne rentrerez que quatre jours plus tard. Les cinquante mètres vous ont semblé… interminables, aussi épuisants que des kilomètres !… Mais vous vous êtes obstinée : pas question de faire demi-tour !… La navette vous a déposée devant la banque. Vous avez vite compris que vous ne trouveriez jamais la force de faire vos courses… Tout doucement, vous avez alors voulu remonter jusqu’à la place, à… quoi ?… trente ?… quarante mètres ?… Mais vous n’y êtes jamais arrivée… Nouveau « détour » par l’hôpital… Cette fois-là, pas question d’attendre des heures dans le couloir : à peine arrivée, tout le monde s’est jeté sur vous. Vous avez juste eu le temps de penser « cette fois, je dois être « vraiment » mal ». Et « merde : le chat !… ». Et c’est le noir…

Quatre jours plus tard, vous rentrez chez vous.

Vous n’en sortirez plus.