juste après

En ce qui concerne « après », la première chose à savoir, la plus importante – puisqu’à elle seule elle est l’origine de tout ce qu’est devenue ma vie depuis, est que je suis morte un dimanche joliment ensoleillé de l’automne 1988. J’ai suffisamment l’habitude de manier les mots pour voir ce qu’une telle déclaration peut avoir de « théâtral », voire mélodramatique… ce n’est pourtant pas l’intention, et, si je l’utilise quand même, c’est que (et j’ai eu souvent l’occasion d’y  penser ces vingt-cinq dernières années…) je n’en ai tout simplement jamais trouvé aucune qui soit aussi juste. Ce que je veux dire par là, c’est que lorsque vous vous retrouvez un jour dans un lit d’hôpital, sans que nul puisse présager ce que sera votre avenir – ni même si vous en avez seulement un, peu importe qui vous êtes… qui ou quoi que vous soyez, quelles que soient vos origines, votre position sociale, votre famille… quels que soient vos défauts, ou vos qualités, vos réussites et vos échecs… quels que soient vos désirs, vos projets, vos ambitions… « peu importe », oui, car tout cela n’a plus la moindre importance : la personne que vous étiez « avant » est morte, définitivement et irrémédiablement morte et, quelque soit le temps qui vous reste à vivre, jamais plus vous ne serez cette personne-là !…

Pour un « état des lieux après la catastrophe », disons, pour résumer, que cela s’est soldé par trente-huit fractures, un éclatement thoraco-abdominal « quasi-complet » (on ira plus vite en disant que seuls les reins, la rate et le pancréas sont restés intacts qu’en faisant la liste des autres organes, qui, tous, ont éclaté sous le choc, et/ou ont été déchirés, transpercés par les côtes lorsqu’elles se sont brisées), une hémorragie interne massive, une péritonite chimique, onze semaines de coma, et plus de trois cent heures d’opérations diverses et variées. Le tout expliquant que le pronostic vital soit longuement engagé : je n’ai été considérée comme « stabilisée » (traduire : je ne risquais plus de mourir dans l’heure suivante – même si ce n’était pas totalement exclu pour celle d’après) qu’après huit semaines, sans que l’on puisse pour autant avoir la moindre idée de l’évolution future, ni de la durée du coma, ni, surtout, de l’état dans lequel je serais à mon « réveil ». Le chirurgien qui m’a prise en charge à mon arrivée à l’hôpital m’a, bien plus tard, confessé que, s’il avait pratiqué la toute première intervention, c’était sans aucun espoir : il était persuadé que je mourrais sur la table d’opération mais il voulait pouvoir dire, « en toute sincérité », à mes proches qu’il avait « tout tenté » (sic)… Contre toute attente j’y ai survécu… Comme à toutes celles qui ont suivi… Comme aux trois arrêts cardiaques qui se sont produits dans le même temps… Le même me dira aussi « je ne crois en rien ni personne : je suis un scientifique et je n’ai foi qu’en la science… mais, pour la première fois de ma vie, je crois que j’ai assisté à un miracle… il n’y a pas d’autre mot pour “ça”… » – pour la petite histoire, il a ensuite ajouté « et si vous saviez comme ça m’emmerde »… C’est amplement suffisant pour se faire une idée de l’état dans lequel j’étais pour ma (re)naissance. J’étais morte, mon « ancien moi » était mort, mais puisque, contre toute attente, mon corps survivait, il me fallait, et il me faudrait, « être »… J’aurais été bien incapable d’imaginer « quoi », ni « comment ». Incapable, même, de retrouver un sens au mot « avenir ». Je savais déjà tout ce que ma vie ne serait plus. Je savais qu’« avant » n’existait – et n’existerait – plus. Mais je n’avais absolument aucune idée de ce que pourrait bien être « après ».

Reg’ raconte sa life…

la vie avec ma geek de mère n’est pas toujours simple !… y’a des moments où faut suivre… tiens, hier, par exemple, j’étais en train de ronronner, tranquille, dans mon coin – comme tout chat qui se respecte, je passe les deux tiers de mon temps à dormir… enfin… à moitié… on est comme ça, nous, les chats : on a l’air de roupiller mais en fait on ne rate rien !… on entend tout, on voit tout : rien ne nous échappe !… hier, donc, je ronronnais tranquillement dans un coin quand, d’un seul coup, me voilà réveillé en sursaut par un cri : « oh, nooon ! George a bouffé* tous mes cookies ! »… c’était Is… bon… l’interprétation normale de la chose serait de se dire qu’un individu de type masculin, répondant au nom de George, et sans doute d’origine anglo-saxonne – notez l’absence de « s » à la fin de « George », bon, ça pourrait aussi être un sujet féminin de type Aurore Dupin, mais si cette brave dame faisait irruption chez nous, ce serait tout de même bien surprenant, vu qu’elle est dans la tombe depuis un bail !… bref, on peut, donc, penser qu’Is est dans la cuisine, devant la boîte à cookies, et qu’elle vient de se rendre compte que le dénommé George a bouloté* en douce toutes nos réserves… logique… mais que nenni ! ce serait bien trop simple !… or, avec Is, il faudra vous y faire : RIEN n’est simple !… jamais !… faut juste maîtriser ce que mon papy David appelait le « langage Is » – si, je vous assure, c’est une langue à part entière !… et encore : l’exemple du jour est plutôt simple… explication de texte : il faut d’abord savoir que George, c’est son ordinateur – ou, plutôt, « ses » ordinateurs, George Premier ayant tiré son nom du « Hey, George » à la Tex Avery, entendu juste au moment où on lui demandait de répondre à la question « nom de l’ordinateur », alors qu’elle installait le petit nouveau à la maison… puis les autres ont suivi, jusqu’à l’actuel George IX (9 en chiffres romains – je précise, un technicien des télécoms vérifiant notre connexion lui ayant récemment demandé si son PC était bien « George Ixxe »), et le George n’est pas au mieux de sa forme, ces jours-ci, puisqu’il a planté une bonne dizaine de fois en moins d’une semaine, la dernière hier, Is s’étant alors aperçue qu’il ne restait plus le moindre cookie sur le disque dur, plus un seul lien enregistré par Google, bref, plus rien de rien de ses navigations sur Internet !… or tout est en mémoire : vu qu’elle passe (au minimum !) 16 heures par jour devant son écran, et qu’elle a une multitude de sites dont elle surveille régulièrement l’activité (où croyez-vous qu’elle trouve tous les freebies qu’on vous propose ?!?), il est impossible à n’importe quel être humain normal (je ne veux pas dire non plus qu’Is soit « normale »… je dirais qu’en fait, elle est tout sauf ça !… normale… Is… y’a du frémissement de moustache, là, c’est moi qui vous le dis !… mais c’est une autre histoire – je vous raconterai ça un autre jour, sinon on n’a pas fini !…), bref, personne ne peut mémoriser tous les sites, liens, et autres mots de passe que ça nécessite, donc tout est enregistré, sauf que tout a disparu, y compris le fichier annexe où elle pensait les avoir enregistrés en sécurité !… il ne reste rien de rien !… je vous dis pas le boulot que ça va être pour tout retrouver !… rien que d’y penser, ça me fatigue… vais retourner ronronner, tiens… faut bien que je me remette de mes émotions…

à bientôt, pour les prochaines nouvelles en direct du Monde d’Is…

Reg’

(* pour nos ami(e)s anglophones, « bouffer » et « bouloter » ont ici le sens de « manger »)